À propos de l'auteur : Claude Lévesque

Catégories : Médias

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Julian Assange et Edward Snowden, les deux lanceurs d’alertes les plus célèbres de la planète, continuent de défrayer la chronique. C’estYahoo!News qui a sorti récemment le « scoop » le plus spectaculaire, mais peut-être aussi le plus important des dernières années, relativement à ces dossiers. En supposant bien sûr que les faits allégués s’avèrent. Le média en ligne affirme que des responsables de la CIA (Central intelligence Agency), la légendaire agence de renseignement et d’espionnage des États-Unis, ont discuté en 2017 de plans pour assassiner Assange. Ce dernier était alors réfugié à l’ambassade équatorienne à Londres et les Américains ignoraient si leurs demandes d’extradition aboutiraient un jour. 

Au plus fort de la guerre froide, la CIA complotait plutôt en vue d’assassiner des chefs d’État ou de gouvernement qu’elle considérait comme des ennemis des États-Unis. C’était la plupart du temps, mais pas toujours, des hommes de gauche, communistes avérés ou soupçonnés d’avoir des sympathies marxistes. Parmi les cibles, mentionnons Patrice Lumumba, premier ministre du Congo-Kinshasa de 1960 à 1961, Ngo Dihn Diem, président du Sud Vietnam (1955-1963), Soekarno, président de l’Indonésie (1945-1967) et, bien sûr, Fidel Castro.

En 1975, une commission sénatoriale a enquêté sur les nombreuses pratiques douteuses de la CIA et des autres agences de renseignement américaines. Parmi ses recommandations figurait l’interdiction d’assassiner des chefs d’État ou de gouvernement. Comme on s’en doute, la commission présidée par le sénateur Frank Church n’est pas allée jusqu’à interdire aux espions de l’Oncle Sam de supprimer des homologues oeuvrant pour des gouvernements ennemis ou des combattants appartenant à divers mouvements révolutionnaires ou terroristes.

« Déni plausible »
Comme on l’a appris, de nombreux assassinats ciblés ont été menés, à l’aide de drones et de missiles téléguidés, contre des talibans ou des cadres présumés d’al-Qaïda sous la présidence de Barack Obama, qui n’était pourtant pas le pire des va-t-en-guerre.

De toute façon, il aurait été difficile de mettre en œuvre une telle interdiction parce que des agences comme la CIA maîtrisent à merveille le « déni plausible » (plausible deniability en anglais). Concrètement, ce concept juridique consiste à rendre les chaînes de commandement suffisamment floues pour qu’il devienne impossible d’attribuer la responsabilité d’un crime à une agence ou à ses hauts dirigeants.

Revenons-en à Julian Assange. Il n’est ni un chef d’État ennemi ni un «combattant illégal », mais plutôt un crack de l’informatique qui a fondé WikiLeaks, un site Internet qui publie les secrets gênants de plusieurs gouvernements. Entre autres, WikiLeaks a révélé l’ampleur des crimes de guerre commis en Irak et en Afghanistan par des militaires américains ou par des mercenaires à l’emploi de l’armée ou de la CIA.

Dans un premier temps, le gouvernement américain s’est contenté d’accuser Julian Assange de « piratage informatique », mais de nombreuses accusations d’« espionnage »  se sont ajoutées par la suite.

Assange est un héros pour de nombreux défenseurs de la liberté d’information, qui réclament que la justice américaine abandonne les accusations qu’elle a portées contre lui. Récemment, la National Union of Journalists, une organisation américaine, a donné foi à l’article de  Yahoo!News, rappelant que d’autres coups tordus ont été portés par la CIA contre Assange, dont la pose d’écoutes à l’ambassade équatorienne. Expulsé de ce refuge en 2019, Assange attend en prison que la justice britannique statue, à la fin du mois, sur une énième demande d’extradition aux États-Unis.

Refuge à Montréal
On apprenait dernièrement qu’une partie des « anges gardiens » d’Edward Snowden, ces braves gens au statut précaire qui avaient aidé le fugitif pendant son séjour à HongKong en juin 2013, a enfin trouvé refuge à Montréal.

Il y a un parallèle à faire entre Julian Assange et Edward Snowden, puisqu’ils sont tous deux des lanceurs d’alerte et qu’ils sont tous deux dans le collimateur de la justice des États-Unis.

Les différences sont quand même importantes. En commençant par les curriculum vitae. Assange est australien tandis que Snowden est américain. Ce dernier se proclame patriote et il affirme qu’il n’a jamais eu d’autre souci que de défendre les libertés constitutionnelles. On est porté à la croire quand on a lu son autobiographie. Assange est peut-être tout aussi sincère, mais il est évident qu’il aime jouer les provocateurs.

On a parfois l’impression qu’aux États-Unis, les défenseurs de la transparence se préoccupent plus du sort d’Assange que de celui de Snowden. Ce qui n’aide pas ce dernier, c’est qu’il est considéré comme un traître à son pays. Ce qui ne l’aide pas non plus, c’est qu’il a finalement trouvé asile à Moscou, au pays de Vladimir Poutine, cet autocrate qui s’adonne précisément aux « saloperies » que Snowden reproche aux agences américaines. Mais avait-il le choix ?

Il ne fait pas de doute que les révélations sur les crimes de guerre américains devaient être faites. On s’est quand même demandé si Wikileaks a pris toutes les précautions nécessaires pour éviter de mettre en danger la vie d’agents ou de militaires américains en poste à l’étranger. La publication d’innombrables télégrammes diplomatiques en 2010 et en 2011  pose le même problème.

Snowden s’est en général montré prudent et scrupuleux. Strictement parlant, il s’est rendu coupable de nombreux actes illégaux en dérobant des renseignements top secret appartenant à la NSA (National Security Agency), une agence pour laquelle il travaillait et en les rendant publics par médias interposés. Mais qui peut nier qu’un citoyen a le droit de connaître l’ampleur de la surveillance dont il fait l’objet de la part de son propre gouvernement ?

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