À propos de l'auteur : Pierre Deschamps

Catégories : Livres

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© Arizona Dream

Pierre Deschamps

La conquête de l’Ouest, grand moment fondateur du mythe américain blanc, a toutes les allures d’un génocide. Suffit de mentionner que : « En 1890, selon le Bureau du recensement des États-Unis, il ne restait qu’un peu moins de 200 000 Indiens sur une population qui en avait sans doute compté plus de 20 millions à l’arrivée des Européens. » [1]. Dans Notre cœur bat à Wounded Knee, David Treuer, un Indien Ojibwé, met en évidence que, en dépit de cette politique d’effacement, le « cœur de l’Amérique indienne bat toujours, envers et contre tout ».

Sur la piste des larmes 

Participant en 1990 à un congrès de peuples indigènes à Quito, en Équateur, une Indienne de Bolivie s’étonna de voir un grand nombre d’indigènes venus des États-Unis pour le congrès. « On croyait que John Wayne vous avait tous massacrés », rapporte Joy Harjo, dans L’Aube américaine(Globe). Ce commentaire, précise la poétesse muscogee (creek), « n’était pas une plaisanterie ». 

Contrairement à d’autres, les Indiens ont rarement été utilisés par les Américains blancs comme main-d’œuvre dans les champs ou les usines, et n’ont pas ou peu servi d’esclaves. Pendant tout le XIXe siècle, les Américains blancs se sont plutôt acharnés à les déposséder de leurs terres, à les affamer, à dénoncer les traités qu’ils avaient signés avec eux, à les déporter, à les parquer dans des territoires souvent peu propices à une installation humaine.

Les jalons de l’oppression

Ainsi, l’Indian Removal Act, paraphé en 1830 par le président Andrew Jackson, a pour objectif de « déplacer, par la force les peuples [indiens] du sud-est de nos terres vers l’Ouest, affirme Joy Harjo. Sous nos yeux, des immigrants entrèrent chez nous avec des fusils, des bibles, des provisions et des familles, prenant ce qui était à nous, tandis que nous étions encerclés par des soldats et déportés tels du bétail ».

Dans les années 1860, « au lieu d’attaquer de front les Indiens, [le gouvernement américain] encouragea partout l’implantation de colons », rapporte Joy Harjo. La détestation des Américains blancs envers les Indiens était telle que, « même en tant que peuple, ils n’étaient pas considérés comme américains : le 14eamendement de la Constitution, ratifié en 1868, faisait de toute personne née aux États-Unis un citoyen américain, saufles Indiens », précise David Treuer.

À quoi s’ajoute le massacre des bisons, dont « on estime qu’à la fin des années 1870 environ 5 000 [bêtes] étaient abattus quotidiennement », massacre qui contribua plus que symboliquement à affamer les tribus des Plaines, soit une bonne trentaine de communautés dont les plus connues ont pour nom Cheyennes, Comanches, Lakotas, Osages, Shoshones, Sioux.

La dépossession du sol

De la période 1891-1934, qualifiée de purgatoire par l’auteur, retenons que les Indiens sont de plus en plus soumis à la mainmise de l’État fédéral qui ne cesse de s’approprier les territoires indiens en promulguant toutes sortes de lois. Si bien qu’au cours des deux décennies enjambant les 19eet 20esiècles se succèderont le General Allotment Act, le Nelson Act, le Curtis Act, le Dawes Act, le Burke Act. En usant de la loi, le gouvernement fédéral se donnait ainsi les moyens de ses objectifs d’américanisation des Indiens, dans une sorte de mission civilisatrice.

C’est d’ailleurs à cette époque que l’on détermina les compétences de ceux qui n’avaient jamais possédé de terre – au sens américain du terme. Pour identifier qui, parmi les Indiens, pouvaient devenir propriétaires terriens, « on décida que les Indiens qui avaient du sang européen étaient assez compétents (selon leur degré de “blancheur”) pour acheter et vendre une terre, et payer les impôts correspondants ».

On utilisa alors la théorie et la pratique de la craniométrie qui sert mesurer le volume du cerveau. « C’est sur cette base que, étonnamment, des milliers d’Indiens furent jugés assez compétents pour posséder des terres – et surtout pour qu’on puisse les leur voler ». Ne sachant pas ce qu’était l’impôt foncier, les Indiens se virent rapidement obliger de céder leurs terres à vil prix pour non-paiement des sommes dues.

Cette frénésie législative a pour résultat qu’à « la fin de la période de distribution – qui s’étendit de 1887 à 1934 – la superficie totale des terres possédées par les Indiens était passée de 56 à 19 millions d’hectares ».

Cette grande entreprise de « civilisation », comme l’ont qualifiée à l’époque de nombreux responsables fédéraux, a apporté en pays indien « la pauvreté, la privation des droits électoraux et le démantèlement de la famille ».

Mourir pour la nation

L’entrée en guerre des États-Unis en 1917 s’accompagne d’une campagne de conscription, doublée d’un recensement. De façon tout à fait prévisible, lorsque le gouvernement américain « exigea que les Indiens se fassent recenser pour la conscription, bien des tribus du Sud et de l’Ouest s’indignèrent, car à l’époque les [Indiens]n’étaient pas citoyens américains ».

Il n’empêche que « la participation des Indiens à la Première Guerre mondiale s’éleva à 30 % de la population adulte mâle, soit le double de celle de tous les Américains adultes ». Utilisés « en nombre disproportionné en tant qu’éclaireurs, snipers et chefs de patrouilles […] on les trouvait toujours en première ligne [avec pour conséquence que les Indiens] subirent cinq fois plus de pertes que tout le corps expéditionnaire réuni ».

Il en alla presque de même lors du second conflit mondial : « En 1944, plus d’un tiers des hommes adultes étaient ou avaient été soldats. [Mais cette fois, ils] avaient servi dans tous les secteurs de l’armée et combattu sur tous les fronts ».

Il n’empêche que « la participation des Indiens au premier [et au second] conflit mondial joua indiscutablement un rôle dans l’obtention de la citoyenneté ». Au global, comme l’auteur le note avec justesse, la guerre eut pour effet d’augmenter « la visibilité des Indiens dans le paysage américain ».

La naissance du Red Power

À la genèse du passé tragique des Indiens fait suite le récit de « vies marquées par une résilience et une ténacité hors norme qui ont permis à des communautés de se réinventer et de donner naissance à une identité plus unie et plus forte que jamais ».

Les moments charnières de cette affirmation, qui prit le nom de Red Power (semblable à celle du Black Power qui émerge presque à la même époque), ont été l’occupation par l’American Indian Mouvement du bâtiment du Bureau des affaires indiennes à Washington en 1972 et, en 1973, le siège de Wounded Knee, dans le Dakota du Sud. Lieu symbolique entre tous, ce petit village fut occupé pendant 71 jours pour que l’Amérique n’efface pas de sa mémoire le massacre commis en décembre 1890 de plus d’une centaine de Lakotas, dont des femmes et des enfants.

Le chemin de la fierté retrouvée 

Tout au long de cette décennie, les activistes du Red Power eurent recours « aux occupations des lieux, aux conflits armés et au théâtre de rue pour attirer l’attention de la nation sur les problèmes que connaissait le pays indien ».

Au cours des deux décennies suivantes, certaines voix se firent entendre pour que les choses évoluent autrement. Si bien qu’une « nouvelle génération d’activistes a tourné son attention et son énergie vers l’intérieur et travaillé dur pour renforcer du dedans les communautés ».

Si depuis ce bouleversement a permis d’« effacer les anciens obstacles et les anciennes divisions », il a également donné lieu à des changements qui ont fait en sorte d’assurer la pérennité de la culture indienne au pays d’Andrew Jackson : « accroissement rapide de la population, meilleure éducation, davantage de possibilité de travail et davantage d’opportunités d’entrer dans les affaires, une population urbaine naissante et une population jeune sur les réserves ».

L’ouvrage de David Treuer est plus qu’un voyage dans le temps, davantage qu’un rappel des forfaitures du gouvernement fédéral américain, mieux qu’un pamphlet vengeur, plus que la description d’une série de malheurs.

Comme l’explique l’auteur : « Ce livre a pour objet de faire le récit des vies indiennes et des histoires indiennes de manière à traduire ces histoires et ces vies en quelque chose de beaucoup plus prestigieux et de beaucoup plus grandiose qu’un catalogue de souffrances. »

[1] Sauf mention contraire, les citations de ce texte sont extraites de « Notre cœur bat à Wounded Knee », de David Treuer.

Notre cœur bat à Wounded Knee
David Treuer
Albin Michel
Paris, 571 pages

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