À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Les vrais riches parlent partout la même langue: celle de l’argent. Les vrais riches sont chaque jour plus riches et c’est avec cet argent qu’ils font toujours plus d’argent. Qu’ils achètent tout. Qu’ils contrôlent tout. Les vrais riches ont tous les droits. Ils sont au-dessus des lois et se croient tout permis…
Et si c’était vrai ?

 
Michel Bélair

Voilà ce que prétend du moins un des personnages principaux de ce roman coup de poing en faisant allusion aux grandes familles qui dominent Barcelone depuis quelques centaines d’années. Et dominer Barcelone c’est, bien sûr, contrôler la Catalogne… Ces propos surgissent lors d’une confession plus ou moins forcée à la fin d’une longue enquête compliquée par le fait qu’elle met en cause des « personnages importants » de Barcelone.

Tout commence en fait alors que la police catalane, la Policia de la Generalitat de Catalunya — les Mossos d’Esquadra pour faire plus court —, est prévenue par la mairesse de Barcelone d’un chantage dont elle est elle-même victime. En fait, «on» menace de rendre publique une vidéo à caractère sexuel impliquant l’élue. C’est le branle-bas de combat, on le devine …

Voilà pourquoi on fait appel à un enquêteur d’élite, Melchor Marin, qui s’est illustré lors des attentats terroristes de Barcelone et de Cambrils en 2017. Les lecteurs le connaissent depuis Terra Alta, le précédent roman de l’auteur dont ce Indépendance est le deuxième volet. Mais rassurez-vous, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier pour saisir de quoi il est question ici. Deux choses toutefois avant de creuser un peu plus …

Sachez d’abord que ce livre est perçu depuis sa sortie en Europe comme un «polar politique», presque un brûlot; il remet directement en question les «visées indépendantistes» du gouvernement catalan. Et, secundo, il faut préciser que l’inspecteur Melchor dont il est ici question est une sorte d’électron libre ayant la discutable propension à s’auto-proclamer justicier. On le verra rapidement dans l’espèce de prologue particulièrement musclé qui précède l’enquête sur le chantage dont est victime la mairesse. Soyez prévenu. Dans les deux cas. Attachez vos ceintures …
 
Une audacieuse dénonciation

Après l’introduction «virile», qu’on ne prend d’ailleurs pas la peine de cadrer d’aucune façon, un peu comme si c’était un avertissement — pour qui? — le lecteur se retrouve dans un espèce de no man’s land. Un peu de flou ne nuit pas nécessairement… Surtout que cette ouverture en forme de parenthèse permet d’en apprendre un peu plus sur les motivations de Melchor qui vient de perdre sa femme et dont la mère a été brutalement assassinée, à Barcelone justement, alors qu’il était jeune adolescent.

Une fois dans la métropole catalane, Melchor s’intègre à une unité d’enquête des Mossos qu’il connaît bien et fouille le moindre indice afin de trouver une piste à remonter. Il découvre rapidement que l’affaire plonge dans un passé plutôt récent. À l’époque, la future mairesse défendait des idéaux de gauche et frayait, par défi, avec les héritiers des puissantes fortunes de la ville. Trois d’entre eux, plus précisément.

L’un est devenu son mari, le deuxième son adjoint à la mairie et le dernier, le chef du parti d’opposition. C’est de cette période que date la vidéo — et plusieurs autres, on l’apprendra.
On sait tout cela parce que Melchor a réussi à pister celui qui jouait au cinéaste à l’époque; un étudiant brillant issu d’une famille de fonctionnaires ayant eu accès à l’Esad (l’équivalent de l’Ena) et ami des trois jeunes coqs précités.

Maintenant ruiné, acculé à la faillite, ce «Ricky» Ramirez se met à table parce qu’il n’a pas d’autre option. C’est lui qui implique les trois fils à papa dans le but de prendre sa revanche. C’est lui aussi qui, le premier, parle du Procés. De cette opération par laquelle la revendication d’une minorité — l’indépendance par rapport au gouvernement de Madrid — est devenue, à la suite de magouilles politico-économiques, la revendication «officielle» de la majorité des Catalans.
 
Un taliban de province …

Mais si c’est à travers les aveux d’un homme qui crie vengeance que l’on apprend les mœurs dépravés d’une certaine élite, la fumeuse théorie du Procés, elle, nous est expliquée directement par l’un des trois voyous bien nés, Vidal, l’adjoint de la mairesse.

Vidal qui comme toujours est sûr de son impunité et convaincu de contrôler parfaitement la situation. Devant Melchor, il raconte à un journaliste de The Guardianoff the record bien sûr, que «tout a dérapé à cause de Puigdemon, un moins que rien de province qui n’avait rien à faire là et qui n’avait ni pouvoir, ni respect, ni ascendant».

​Pire : «Un taliban qui prenait absolument au sérieux ce qui pour nous n’était qu’un jeu, une stratégie destinée à nous faire sortir sans dégâts de la crise »… Le jeu mené par «les élites» étant de forcer Madrid à laisser du lest à ceux qui tiraient vraiment les ficelles à Barcelone. Pas moins. Et surtout, pas plus. Le tout en coulisses, sans qu’on en parle jamais… comme d’ailleurs de la conclusion brutale de l’enquête. On tirera bien sûr ses propres conclusions, mais il faut avouer qu’il est plutôt culotté de prendre position aussi carrément en livrant une version des faits à laquelle personne n’a jamais fait allusion.

Nous sommes dans un roman, bien sûr; un polar, de surcroit. Mais cela n’a rien d’étonnant quand on sait que Javier Cercas —un écrivain prolifique traduit en une trentaine de langues et dont une douzaine de romans déjà sont publiés en français chez Actes Sud — prend depuis longtemps plaisir à défier les conventions.

Dans cette histoire, par exemple, il cite à plusieurs reprises un livre, Terra Alta écrit par un certain Cercas et qui raconte une enquête menée par Melchor Marin…alors que son personnage, étonné (lui aussi!) d’apprendre tout cela, affirme ne pas avoir l’intention de le lire. Ajoutez à cela des audaces d’écriture et des raccourcis étonnants reposant sur un découpage absolument hors norme et vous aurez la surprise de découvrir un auteur brillant qui prend plaisir, bien servi par un duo de traducteurs, à mêler les cartes. Rare qu’un écrivain exige une lecture aussi vigilante. On découvrira même à quel point ce peut être stimulant…
 
Indépendance
Javier Cercas
Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon,
Actes Sud, Paris 2022, 340 pages

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