À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Société, Québec

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Mariia Legenkovsa 2015 – 2022   

Dominique Lapointe

Mariia Legenkovska avait sept ans. Rarement, le Québec ne s’est autant ému du décès d’une enfant. On a plus l’habitude des grands mouvements d’empathie à la suite de crimes crapuleux, comme un enlèvement ou un abus parental, ou encore l’explosion d’un véhicule piégé par une bande de motards. Mais lors d’un accident de la route, c’est sans doute une première. Un accident qu’on qualifie ordinairement de banal, mais qui ne l’a pas été.

Entre autres et beaucoup parce que Mariia avait fui la guerre en Ukraine avec sa mère, sa sœur et son frère, son père étant demeuré au pays pour combattre l’agresseur russe. Un élan de solidarité, une mince consolation pour faire contrepoids aux discours sur la soi-disant menace migratoire au Québec.

Mais, et c’est surtout là le nœud de l’affaire, il y avait un « méchant de l’histoire », le conducteur fautif qui a refusé de prêter assistance à la victime et qui a fui les lieux de l’accident. On avait l’impression que la violence, dont elle s’était enfin libérée, venait de la rattraper, subitement, par un banal matin des classes.

Le lendemain du drame, l’excellent analyste et avocat criminaliste Walid Hijazi aura cette formule lapidaire à l’antenne de Radio-Canada : si le conducteur n’avait pas quitté les lieux, nous serions fort possiblement devant un simple accident. Il avait raison.

Chercher des coupables

Il ne faudra que quelques heures pour que le conducteur fautif se rende aux policiers, pour finalement être accusé de délit de fuite ayant causé la mort. Une accusation grave et qui réglait son cas, pour l’instant du moins. Les médias ont donc cherché ailleurs la faute de l’accident.

On mentionnera, à tort et à raison, toutes les mesures de sécurité routière prises, abandonnées ou négligées par les autorités au fil du temps : la surveillance policière, la signalisation routière, les plans de mobilité urbaine, les brigadiers scolaires, les dos d’âne, bref tout ce qui touche l’infrastructure et le personnel qui devrait assurer la sécurité des usagers de la route, y compris les piétons et les cyclistes.

Mais personne n’a abordé la question de la compétence et de la vigilance des usagers de la route, leurs connaissances, leur capacité, leur acuité à conduire un véhicule. On évacuera le sujet en invoquant que la conduite automobile reste un privilège.

Il ne s’agit pas ici de présumer des aptitudes du prévenu responsable de la mort de Mariia, inconnues jusqu’à présent.

On peut cependant se questionner, comme le faisait remarquer Me Hijazi, qu’au Québec (comme dans la plupart des pays du monde d’ailleurs), tuer une personne au volant est très souvent considéré comme un événement fortuit. Circuler au mauvais endroit au mauvais moment. Un effet collatéral du fameux privilège.

Mon ami Louis

Mon ami Louis était plutôt sportif. Il y a quelques années, nous avons gravi ensemble à vélo la montagne qui mène à la station de ski, un beau défi pentu et, de surcroît, presque désert en été.

Sur le chemin du retour, dans une légère ascension, j’ai entendu un véhicule venir par-derrière, puis j’ai vu mon ami passer au-dessus de ma tête et finalement choir dans le bas-côté. Je pense qu’il n’a pas souffert.

Visiblement nerveux, le conducteur du véhicule a avoué spontanément sur place qu’il dépassait la vitesse maximum de 70 km/h. Curieusement, le rapport policier conclura qu’il roulait sur l’accotement, mais qu’il ne dépassait pas la vitesse permise.   

Quelques mois plus tard, le même automobiliste sera interpelé pour des infractions au code de la route. Il conduisait apparemment de façon erratique et  était visiblement inconfortable au volant du véhicule, incapable de se caler dans son siège.

De source policière, on me confiera : « Tant qu’il n’y a pas d’infraction criminelle au volant, on ne peut rien faire pour suspendre le permis de conduire. »

C’est d’ailleurs ce qui a justifié la suspension du permis dans notre première histoire, le délit de fuite, et non le décès de la petite Ukrainienne.

Mon ami Jean

Mon ami Jean était un cycliste accompli. Il y a quelques mois, alors qu’il descendait une côte dans un de ses circuits habituels des Laurentides, un automobiliste qui arrivait en sens inverse a subitement coupé sa trajectoire. Jean n’a pas survécu.

Des premiers éléments de l’enquête, il ressort que le conducteur aurait été ébloui par le soleil  en faisant son virage sur la gauche. Un autre mauvais sort du destin, semble-t-il.

Dans le cas de mon ami Louis, on avait blâmé la couleur foncée de nos chandails, en plein jour. Dans le cas de Jean, notre étoile.

Mais est-il normal que l’on considère systématiquement comme une fatalité le fait de ne pas voir les autres usagers de la route et de les tuer ou blesser grièvement ?

L’enjeu ici n’est pas de sanctionner automatiquement les conducteurs impliqués dans ces drames, mais de se demander pourquoi on ne vérifie pas s’ils se qualifient toujours pour ce fameux privilège. Dans les faits, ce privilège serait-il devenu davantage un droit par nécessité sociale, par économie d’État ?

À moins d’une délinquance chronique, tuer deux personnes au volant dans des événements distincts relève d’un risque infinitésimal. Mais quel message envoie-t-on à l’ensemble des conducteurs et chauffeurs si ces drames restent sans suites administratives ?

Même si le bilan routier s’est considérablement amélioré depuis les années 1970, on dénombre encore, bon an mal an, plus de 3000 piétons et cyclistes victimes d’accidents à chaque année, dont plus de 10 % mourront ou conserveront possiblement des séquelles.

La formation

Poussons plus loin alors. Devrait-on imposer des tests théoriques et/ou pratiques périodiques à tous les conducteurs pour améliorer les comportements sur la route ? Aux cinq ans par exemple ?

Des études ont démontré que les examens récurrents d’aptitude et de connaissances à la conduite automobile sur des cycles de quelques années n’amélioraient pas le bilan routier.

Exception toutefois pour les examens médicaux chez les aînés qui sont monnaie courante dans plusieurs pays du monde. Mais contrairement aux croyances, cette catégorie reste sous-représentée dans les accidents de la route. Pas les jeunes cependant. Par permis délivré, ils sont quatre fois plus à risque d’être impliqués dans les accidents que les conducteurs âgés.

En fait, les données semblent  démontrer qu’une formation initiale adéquate des apprentis conducteurs joue un rôle significatif sur le comportement à long terme des chauffeurs plus expérimentés.

En 1983, le Québec fut la première province canadienne à rendre les cours de conduite obligatoires à l’obtention d’un permis. Temporairement toutefois. En 1997, le ministre des Transports de l’époque, Jacques Brassard, annonçait l’abolition de cette formation sous prétexte qu’elle ne fournissait aucun avantage à la sécurité.

Il faudra attendre 2010 pour que cette exigence soit réinscrite au code de la sécurité routière, à la lumière de meilleures données de recherche.

Nous sommes donc toujours en présence de deux générations bien distinctes de citoyens qui n’ont pas, en grande partie, suivi de formation encadrée en matière de conduite automobile.

Sur une note positive, on peut quand même conclure que les campagnes de sécurité menées par la SAAQ ces dernières années ont mis l’accent sur des comportements anodins qui peuvent mener à la catastrophe, comme l’inattention, le respect des carrefours, des chantiers, le partage de la route, les téléphones, etc..

Il devient évident que sur la route, l’ange gardien est dans les détails. Adieu Mariia.

Un commentaire

  1. Lise Maynard 14 janvier 2023 à 10:01 -Répondre

    En Colombie-Britannique où j’ai habité pendant près de 15 ans, tous les propriétaires de véhicules motorisés doivent faire inspecter leur véhicule âgé de plus de 5 ans. C’est obligatoire. Je me demande pourquoi, nous n’exigeons pas que les conducteurs de véhicules motorisés (de partout dans le monde) passent régulièrement des tests d’aptitude de conduite? Je dis ça comme ça….

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