À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Santé, Société

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Photo de 2020 de la série pandémie COVID-19 tirée de la monographie Le Chant du Sablier disponible sur le site de l’auteur andreboucher.com

Dominique Lapointe

La pandémie de COVID-19 est enfin derrière nous. Sur les plans humain, sanitaire, social et économique, son impact fut considérable. Chacun invoque son propre rétroviseur afin de tirer les leçons pertinentes de cette expérience sans précédent pour notre civilisation moderne. Avons-nous fait ce qu’il fallait ? En avons-nous trop fait ? Pas suffisamment ? Qui a le mieux réagi ? Qui a échoué ? L’enjeu des interventions non pharmaceutiques paraît aujourd’hui déterminant.

On les appelle les INP, les interventions non pharmaceutiques. Ce sont toutes les recommandations, les politiques, les encadrements institutionnels, les initiatives sociales et personnelles qui ont, pour la plupart, précédé les campagnes de vaccination contre la COVID-19. C’est l’effort de guerre déployé, souvent avec célérité, lors de la première vague et qui perdure encore pour certaines comme le port du masque dans certaines institutions.

Hôpitaux, transports, entreprises, frontières, aéroports, enseignement, etc. On dénombre une cinquantaine de mesures qui ont pu être déployées dans différents pays pour tenter de ralentir la progression de l’épidémie. Au Québec, on retiendra surtout la fermeture des commerces, des écoles, d’entreprises manufacturières, l’isolement des personnes âgées en institution, la suspension des loisirs et beaucoup les couvre-feux qui ont hypothéqué grandement nos relations familiales et sociales.

Une crise sans précédent

Les conséquences de la pandémie ont été funestes, la surmortalité conséquente n’étant plus à démontrer.

L’espérance de vie, qui progressait depuis des décennies dans le monde, a reculé d’un an et demi durant la pandémie (1). C’est considérable quand on réalise qu’en grande partie les victimes étaient précisément les gens déjà âgés, ceux qui participent habituellement à la hausse de cette courbe.

Ajoutons aussi qu’une partie non négligeable des décès était attribuable aux dommages collatéraux du virus, soit les traitements retardés d’autres maladies, le désespoir combiné aux drogues létales.

Et l’épisode avait tout de la crise, un événement hors contrôle pour lequel il n’existe aucun manuel d’instruction adapté.

On apprenait sur le tas, en prenant des notes sur les États similaires au nôtre qui nous précédaient dans le scénario, comme l’Italie au tout début, et puis l’ensemble de l’Europe par la suite. Une improvisation avisée.

C’est ainsi que se sont développées les INP, une sorte de soupe où on mélangeait infectiologie, épidémiologie et ressources hospitalières dans un large bouillon de psychologie sociale, l’ingrédient essentiel dont personne n’avait le secret, mais qui devenait déterminant au fil du temps.

Les INP efficaces

Il y a quelques mois, un document de travail non révisé par les pairs et mis en ligne par ses auteurs, trois économistes européens, faisait grand bruit. Il s’agissait d’une méta-analyse (analyse de plusieurs études) qui arrivait à la conclusion que les confinements avaient eu un impact négligeable sur la pandémie, qu’ils avaient évité 0,2% des décès lors de la première vague aux États-Unis et en Europe (2).

Le rapport a fait le tour des médias du monde avant que de véritables experts de la chose n’en fassent une lecture éprouvée et y décèlent des lacunes importantes. Les auteurs ont finalement été contraints de réviser leur méthodologie et leurs estimations. Ils en arrivaient alors à 10,7% des vies sauvées, près de 40 000 personnes, juste au printemps 2020. C’est plus de cinquante fois leur première évaluation en retenant les principales INP.

Mais c’est encore la première version du document qui circule chez les critiques des mesures sanitaires et qui est reprise dans les médias officiels.

En fait, des dizaines d’études ont été publiées sur la période pandémique pré-vaccinale et elles ont mis en évidence des effets plus que significatifs des mesures contraignantes pour diminuer les contacts entre les individus.

Mais toutes les consignes publiques n’ont pas le même effet dans l’espace et dans le temps. Par exemple, on a constaté que l’interdiction des grands rassemblements, qui a été rapidement promulguée dans la plupart des pays, était moins efficace sur la réduction de la transmission que les restrictions des petits rassemblements, comme les écoles ou les restaurants, des mesures qui arrivaient souvent plus tard dans les stratégies (3).

Autre facteur déterminant, plus difficilement mesurable cette fois, la culture propre de chaque société, c.-à-d. la capacité individuelle des individus à prendre en main leur propre sécurité, et surtout celle des autres dans un contexte de maladie infectieuse hautement transmissible par voie aérienne.

Ce fut d’ailleurs le pari de l’autorité sanitaire de Suède qui a misé sur la responsabilité du public tout en maintenant son économie ouverte lors de la première vague. Une stratégie qui a rapidement atteint ses limites, le pays ayant mis presque deux fois plus de temps, 58 jours, que l’ensemble de l’Europe à ramener le taux de transmission du virus sous le seuil crucial de l’unité (une personne infectée transmet en moyenne le virus à moins d’une seule autre personne, un indicateur de la régression épidémique).

Bilan toutes proportions: la Suède, société qu’on disait disciplinée, a enregistré deux fois plus de décès par la COVID que ses voisins scandinaves.

Agir tôt

Avec le recul, on sait maintenant que plus les gouvernements ont agi tôt dans le déploiement des INP, plus ils ont limité la mortalité et la morbidité du virus. Et la  morbidité était déterminante pour la disponibilité des ressources humaines et matérielles afin de faire face aux vagues successives.

Mieux encore, la célérité des autorités aurait permis de limiter l’impact économique des mesures sanitaires de semaines en mois, qu’il s’agisse de l’effet direct des fermetures et restrictions de contacts, que des changements de comportements des consommateurs.

On peut logiquement en déduire que les effets psychologiques des INP ont aussi été moindres parce que plus rapidement atténués et limités. Car, si les taux de suicide n’ont pas été à la hausse pendant la pandémie, il n’en reste pas moins que la détresse psychologique a enregistré des hausses sans précédent.

Le cas coréen

À la suite de l’épisode de SRAS de 2003, la Corée du Sud a mis en place un système de dépistage et de traçage des cas très efficace basé entre autres sur les technologies de positionnement. À partir des téléphones cellulaires, des transactions bancaires automatisées, des caméras de surveillance, on pouvait signaler les individus susceptibles d’avoir été contaminés par des cas positifs. Dès lors, les « suspects » étaient soumis à des tests de dépistages largement déployés dans le pays, puis isolés le cas échéant.

Succès incontestable durant la première vague. Seulement 400 morts avec des mesures de distanciation et de confinement collectif réduites au minimum.

Un système qui n’a cependant pas résisté aux vagues successives dues aux mutations du virus, et à la lassitude d’une population pourtant disciplinée et parfaitement résignée à ces atteintes numériques à la vie privée et à la liberté.

Mais l’exemple coréen pose tout de même la question : vaut-il mieux restreindre les libertés individuelles draconiennement pour ensuite les restaurer plus rapidement que de les tamiser ici et là pendant des mois ? Il y aura sûrement des enseignements à tirer des multiples expériences de par le monde. D’autant que nous ne sommes qu’au début de la révolution numérique en gestion de la santé.

Certains opposent déjà un soi-disant statut inaliénable de la liberté de nos sociétés démocratiques, voyant même dans le dernier épisode pandémique au Québec une atteinte inquiétante aux droits fondamentaux.

On peut simplement rappeler ici que la totalité des tribunaux, ceux qui ont eu à se pencher sur la question lors de contestations judiciaires des mesures sanitaires, ou encore lors de poursuite contre des manifestants, ont invariablement conclu que la limite raisonnable à la liberté … est celle de vivre.

1 – The Lancet, mars 2024,

https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(24)00476-8/fulltext

2 – The Guardian, juin 2023,

https://www.theguardian.com/society/2023/jun/05/revised-report-on-impact-of-covid-lockdowns-leaves-unanswered-questions

3 – Nature, novembre 2020,

https://www.nature.com/articles/s41562-020-01009-0#MOESM1

2 Commentaires

  1. Dominique Tremblay 13 avril 2024 à 1:22 pm-Répondre

    Bonjour Dominique
    Vraiment intéressant ton article.
    Ce qui m’intéresserait maintenant c’est l’après crise.
    Ce qui a transformer nos sociétés que de manière très personnelle je trouve beaucoup plus individualistes.
    La socialisation est plus timide.
    C’est ma lecture de cette nouvelle époque, l’après covid.
    Bonne journée

  2. Alain Bourque 16 avril 2024 à 3:47 pm-Répondre

    On devrait toujours priorisé l’intérêt commun, même envers et contre tous, comme vous le dite si bien, ont invariablement conclu que la limite raisonnable à la liberté … est celle de vivre. L’époque est à l’individualiste, malheureusement, et y’aura d’autre pandémie, mais au moins, celle qui vient de passer aura servi de base, et dans cette avenir incertain, espérons que la raison guidera nos pas, vers un monde meilleur.

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