À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : International

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The Economist

Dans le brouillard de la guerre

À Washington, le 11 mars, le président Joe Biden a annoncé qu’avec l’Union européenne (UE) ainsi qu’avec d’autres alliés, dont le Japon, la suspension permanente des relations commerciales conventionnelles avec la Russie sera proclamée. Le but recherché est l’embargo commercial à l’image de ceux de Cuba et de la Corée du Nord. À Paris, le 11 mars, au terme du sommet de Versailles qui réunissait les 27 chefs d’État de l’UE, ces derniers ont indiqué que l’autonomie alimentaire, énergétique et militaire est désormais la priorité des priorités. 
Dans le cas de l’Ukraine, ils ont également décidé de hisser à 1,4 milliard $ CA l’aide militaire décrétée au début du mois. Ces gestes ont été conjugués avec un concept relativement nouveau dans l’histoire de l’UE : la souveraineté européenne dont Emmanuel Macron s’est fait l’avocat général depuis 2017. L’agression de l’Ukraine a eu une conséquence majeure : une rupture dans l’histoire de l’UE. Que l’Allemagne d’abord et tous les autres pays conviennent de fixer l’autonomie militaire relève de la secousse sismique. Pas moins. Revue de détail.

Serge Truffaut

Au sein des lycées et des universités de la Vieille Europe, il est rare qu’une semaine s’écoule sans que des professeurs martèlent encore et toujours « qu’il n’y a rien de plus dangereux que de transformer l’Histoire en procureur général du temps présent ». 

L’argument évoqué pour justifier une sentence aussi lourde que définitive peut se résumer comme suit : en agitant les cadavres du passé afin d’éveiller et aiguiser les aigreurs des esprits d’aujourd’hui, on fait le lit de la revanche et de ce qu’elle induit, soit la guerre permanente.

Cette inclination pour la guerre, Poutine l’a cultivée depuis 1991 alors qu’il était lieutenant-colonel du KGB en Allemagne de l’Est et assista donc à l’implosion de l’Union soviétique. En 2005, il exprima haut et fort la certitude qui fut la sienne durant quatorze ans. À savoir que « l’effondrement de l’Union soviétique est la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».

À ce parti-pris, il ajouta deux commentaires. Un, en 1991 il estimait avoir été témoin « de la désintégration de la Russie historique sous le nom d’Union soviétique.» Ensuite? «Nous sommes devenus un pays complètement différent. Et ce qui avait été construit pendant 1 000 ans a été en grande partie perdu.»

L’Histoire corrigée par Poutine

Pour récupérer ce que l’empire avait perdu, Poutine s’est appliqué, dans les semaines qui ont suivi son installation au Kremlin, à transformer l’histoire en rouage essentiel de son ambition politique. Au ras des pâquerettes. sa volonté s’est traduite ainsi: à chaque année depuis l’an 2 000 il convoque les historiens pour leur signifier, entre autres choses, qu’ils ont un rôle politique important à jouer. Bref, il ordonne à l’historien de se métamorphoser en militant ou en avocat justifiant ses actes.

Aux historiens, il faut ajouter le nom d’Alexandre Douguine, philosophe et sociologue de formation, qui fait partie du premier cercle de Poutine. Il est son éminence grise, son Raspoutine. Oui ! Comme ce dernier, Douguine a fait l’alchimie entre les fadaises occultistes d’origines asiatiques, la hiérarchisation des races chère au nazisme dont il reste un admirateur, les rituels anciens de la religion orthodoxe et les accents ultranationalistes, incluant la haine des valeurs occidentales, afin de développer le concept d’eurasianisme qui a influencé la politique étrangère de Poutine. Bien.

En juillet dernier, ce dernier a signé et publié sur le site du Kremlin un texte avoisinant les 40 pages et dans lequel il aligne et modifie les faits de l’histoire pour justifier une politique dont les Ukrainiens font aujourd’hui les frais. Dans son exposé. il souligne : « Les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens sont tous des descendants de l’ancienne Rous’ (…) alors le plus grand État d’Europe .» Puis il évoque la langue – le vieux russe -, Vladimir le Grand qui en se convertissant au christianisme en 988 a choisi la religion pour tout un peuple avant…

Avant d’assener ceci : «Les Bolchéviques rêvaient d’une révolution mondiale qui anéantirait les États-nations. C’est pourquoi ils ont été si généreux dans le tracé des frontières et l’octroi de cadeaux territoriaux (…) les Bolchéviques taillaient le pays en pièces (…) Un fait est clair comme de l’eau de roche: la Russie a été spoliée». CQFD:  Il me revient, il nous revient, de réparer cela.

Les guerres de Poutine

La guerre en continu, la guerre tous azimuts, Poutine en maîtrise d’autant mieux les rouages et les vices qu’il la mène depuis sa nomination en décembre 1999. La guerre totale, il l’a menée tout d’abord en Tchétchénie où il a réduit Grozny en un tas de cendres en février 2000 et à Alep, en Syrie, en décembre 2016. 

À la guerre totale, Poutine s’est appliqué à la greffe des guerres d’amputations territoriales. Tout d’abord en Géorgie en 2008 où il a soustrait l’Ossétie du sud et l’Abkhazie et en 2014 les régions de Donetsk et Luhansk en Ukraine. À celles-ci, il faut ajouter les conflits où il a campé le rôle du parrain, dans le sens mafieux du terme. Ce fut le cas lors des hostilités entre la Transnistrie et la Moldavie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2021 et, en janvier dernier, au Kazakhstan où il a envoyé des troupes écraser les opposants.

Simultanément à ces guerres, il a poursuivi une guerre culturelle et sociale contre les homosexuels, les militants des droits des femmes etc. Il a fermé les associations qui faisaient la promotion de la démocratie. Il a emprisonné mille et un opposants dont le célèbre Alexeï Navalny.

Quoi d’autre ? Il a assassiné bien des journalistes dont Anna Politkovskaïa et, on tient à le rappeler, Pavel Cheremet, Natalia Estemirova, Anastassia Babourova, Stanislas Markelov et Paul Klebnikov. Sans oublier les ex-agents récalcitrants du KGB et du FSB.

Après avoir réduit tout ce que la démocratie suppose en poudre de perlimpinpin, après avoir broyé les aspirations à la liberté de millions de Russes et de Biélorusses, Poutine a donc décidé de poursuivre sa logique toute martiale en s’attaquant à beaucoup plus gros: l’Ukraine.

De la panoplie des faits produits jusqu’à présent par l’agression russe, deux sont à retenir car ils sont aussi spectaculaires que datés, donc d’ores et déjà inscrits dans le livre de l’Histoire. Lesquels ? Dans l’ordre chronologique : une révolution allemande et l’asphyxie du rouble, la monnaie russe.

Révolution allemande

En amont de la révolution amorcée par le chancelier Olaf Scholz et les parlementaires allemands, deux gestes et un épisode doivent être soulignés mille fois plutôt qu’une à cause de leur importance respective, mais surtout pour les réalités mises en lumière.

Le premier porte la signature du général allemand Alfons Mais, qui dans un message communiqué le 24 février au matin par l’intermédiaire du réseau Linkedin, donc pouvant être lu dans le monde entier, s’est écrié: «Tu te réveilles le matin et tu constates qu’il y a la guerre en Europe.

En quarante et une année de service en temps de paix, je n’aurais jamais cru vivre une nouvelle guerre. Or, la Bundeswehr, l’armée de terre que je dirige, est plus ou moins à sec. Les options que nous pouvons proposer aux politiques pour soutenir l’Alliance atlantique sont extrêmement limitées. Cela, nous l’avons tous vu venir, mais nous n’avons pas pu faire valoir nos arguments ni tirer les leçons de l’annexion de la Crimée. Je suis en colère ! »

Le soir même sur la chaîne de télévision allemande ZSF, un journaliste posait la question suivante au général Egon Ramms. ancien chef du commandement des forces interarmées de l’OTAN: « Et si la Bundeswehr devait défendre notre pays, le pourrait-elle ? » Réponse du général : « Non ! ».

En clair, au soir du 24 février, les Allemands découvraient que si Poutine lançait ses troupes à l’assaut de leur pays, ils seraient cuits. Fichtre !
Tout un chacun sait que depuis 1950, l’Allemagne s’est contentée de faire le service minimum sur le front de la défense, des dépenses militaires. Son objectif central ayant toujours été d’être une Grand Suisse, si l’on peut dire, prospère et en paix avec ses voisins y compris la Russie. Sa puissance elle l’a voulue strictement économique, totalement indifférente aux fracas géopolitiques. Point.

Mais voilà que le 25 février à 1h 49 du matin le gouvernement allemand annonce une inflexion de sa politique. Comment ? Un haut fonctionnaire appela l’ambassadeur ukrainien à Berlin Andrij Melnyk en lui signifiant que les armes souhaitées seront livrées. Jusqu’à présent, le gouvernement allemand avait toujours refusé de vendre des armes létales à un pays acteur d’un conflit.

Le 27 février, devant les membres du Bundestag le chancelier Scholz sonnait le glas du pacifisme allemand en introduisant les facteurs qui ajoutés les uns aux autres fondent ce qu’on appelle une révolution copernicienne. Il soulignait en effet qu’une enveloppe de 140 milliards $ canadiens sera accordée à l’armée. À quoi s’ajoutera une hausse à plus de 2 % du PIB par année.

Le lendemain, soit le 28 février, les dirigeants de l’Union européenne concoctaient à leur tour un coup de théâtre : pour la première fois dans l’histoire de la construction européenne une somme sera allouée à l’Ukraine à des fins militaires : environ 630 millions $.

En moins de vingt-quatre heures, l’Allemagne d’abord, l’Union européenne ensuite ont rompu le cordon sanitaire qui avait ramené pendant des décennies le souci de la défense à des chimères d’un autre temps. En d’autres mots, l’Allemagne et l’UE ont réduit en miettes les élucubrations sur la fin de l’Histoire pour mieux rappeler que l’ADN de celle-ci reste la tragédie.

Asphyxie du rouble

Le moins que l’on puisse dire est que sur le front économique Washington et l’Union européenne n’ont pas fait dans la dentelle. La panoplie de sanctions décrétées par les uns et les autres revient en effet à poursuivre une guerre totale sur ce front. Principal objectif ? Réduire la valeur du rouble à une roupie de sansonnet. Détaillons.

L’inventaire des sanctions imposées sont principalement l’interdiction aux établissements financiers russes d’utiliser le réseau SWIFT, soit la société qui gère les télécommunications financières, et dont le siège social est à quelques enjambées du siège de la … Commission européenne !

Ensuite ? Le boycottage immédiat des hydrocarbures par les États-Unis, l’étude de cette mesure par d’autres nations, l’abandon par l’Allemagne de l’usage du  gazoduc North Stream 2, la saisie des biens détenus par les oligarques en Europe et notamment au Royaume-Uni et le gel des réserves monétaires que la Banque centrale russe détient à l’étranger.

Prise le 26 février, deux jours à peine après l’amorce de l’assaut russe, cette dernière mesure mérite un arrêt sur image, si l’on peut dire, car sa conséquence fut aussi immédiate qu’éprouvante pour la santé économique russe. Car on sait trop peu que les autorités russes concernées n’ont pas le plein usage de réserves totalisant 630 milliards $ US.

Il se trouve en effet que selon le FMI 59 % des réserves de la Banque centrale russe sont libellées en dollars et détenues à l’étranger. Or, le 26 au soir, Américains et Européens ont commandé le gel de celles-ci. Après l’invasion de la Crimée en 2014 et des sanctions qui s’ensuivirent, Moscou avait décidé de varier ses sources monétaires en ayant recours notamment au yuan chinois. Mais bon, cette portion reste minime. Bref, c’est la panade.

D’autant que dans la foulée de l’abandon de North Stream par Berlin et du boycott du pétrole russe par Washington il est fort probable que d’autres pays vont réduire leur dépendance énergétique et, ce faisant, ébranler davantage le rouble qui a perdu 40 % environ de sa valeur. Car, faut-il le rappeler, le secteur  pétrolier et gazier égale 30 % du PIB.

Entre l’interdiction de l’accès à SWIFT, le gel des réserves à l’étranger, la dévaluation du rouble qui s’est traduite illico par une hausse vertigineuse du prix des produits importés – les Russes achètent tout de l’étranger sauf les hydrocarbures évidemment -, on assiste à l’étouffement progressif de l’économie. Cet aspect du dossier prouve, comme si besoin était, que la Russie n’a pas échappé à la malédiction du pétrole.

En fin de compte

La volonté impériale affichée par Poutine dans les mois antérieurs au 24 février a eu à Washington et surtout en Europe les contrecoups de l’électrochoc. En l’espace de quelques jours, l’Union européenne, l’Allemagne au premier chef, s’est appliquée à prendre des mesures au diapason de la gravité posée par le geste de Poutine. 

En imposant 700 sanctions, en vendant des armes pour la première fois dans son histoire, en disposant dans des pays membres de l’OTAN un certain nombre de soldats étrangers à ces pays – exemple: des Français en Roumanie, des Allemands ailleurs -, sans oublier la spectaculaire révolution militaire annoncée à Berlin, l’Union européenne vient d’emprunter un chemin différent de celui suivi jusqu’à présent: celui de l’Europe puissance. Cela prendra du temps. Mais bon, le plus dur est peut-être fait.

Et dire que De Gaulle avait jugé que c’est cela, l’Europe puissance, qu’il fallait faire. Quand? En 1963.

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