À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Sports

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Dominique Lapointe

Peng Shuai s’est pourtant appliquée pour un bel amorti, placer son #metoo près du filet, le déposer juste sur la ligne de l’admissible. Après tout, dénoncer une agression sexuelle de la part d’un ex-apparatchik du Parti communiste ne cachait aucune intention politique à première vue.

Quoi de plus naturel pour une jeune fille qui vit son époque sur les plus prestigieux courts de tennis de la planète que de réclamer le respect.

Mal lui en prit. Ce fut un smash, une bombe qui a fait vaciller le balcon des dignitaires. Son agresseur présumé, Zhang Gaoli, était, au moment des faits en 2014, non seulement vice-premier ministre du pays mais, encore plus important, un des sept membres permanents du comité politique du parti, une éminence grise… grise foncée.

En Chine, accuser un très haut dirigeant du parti, c’est s’en prendre à l’intégrité même de l’appareil d’État, un État qui compte bien être un jour le maître du monde, toutes catégories.

Péché politique donc, presque mortel. La lettre ouverte de Peng Shuai du 2 novembre sur ces événements passés ne sera en ligne que quelques heures, et son auteure disparaîtra de la vie publique et des médias sociaux tout aussi précipitamment. Une crise sino-politico-sportive s’installe.

Limitation minable des dégâts 

Il n’en faut pas plus pour que d’abord, la communauté internationale du tennis s’émeuve du scandale. Des têtes d’affiche comme Federer et Djocovic demandent des comptes à la Chine. C’est ensuite le tour de la Women’s Tennis Association (WTA) de réagir : « Peng Shuai, et toutes les femmes, méritent d’être entendues, pas censurées. »

« Son accusation concernant la conduite d’un ancien dirigeant chinois impliquant une agression sexuelle doit être traitée avec le plus grand sérieux », insiste son président Steve Simon. Une position courageuse quand on sait que la WTA a un calendrier de tournoi exhaustif et lucratif dans le pays et que sa direction y tient même un bureau permanent.

De son coté, le gouvernement chinois pensait bien en avoir vu d’autres, lui qui avait déjà fait disparaître momentanément des personnalités internationales comme le fondateur d’Alibaba, le président d’Interpol et même une vedette du cinéma national, des gens qui ont osé critiquer son pouvoir absolu.

C’était mal évaluer la valeur symbolique de Peng Shuai, une ravissante jeune femme, sportive, talentueuse, bucheuse, et qui plus est, intrépide.

Avec des simulacres de textos, photos et vidéos jovialistes, les autorités chinoises tentent de faire croire au monde que leur « protégée » jouit toujours d’une totale liberté. Mais le record de bassesse va sans contredit au président du Comité international olympique (CIO), Thomas Back, dans une visioconférence avec l’athlète outrageusement orchestrée: « Elle est saine et sauve à son domicile à Pékin, mais elle aimerait que sa vie privée soit respectée », une vie privée qui, officiellement en Chine, doit demeurer insignifiante.

Jouer ou ne pas jouer ? 

Double faute du CIO. Ce qui aurait dû demeurer une affaire de tennis pour la Chine dérape.
C’est le président américain lui-même qui reçoit le service cette fois. En réponse à une question d’un journaliste qui lui demande s’il est en faveur d’un boycottage des JO d’hiver de Pékin, Joe Biden répond : « C’est une chose que nous envisageons. »

Deux semaines plus tard, le gouvernement américain annonce qu’il n’enverra aucun dignitaire aux cérémonies officielles, tout comme la Grande-Bretagne et l’Australie (la Nouvelle-Zélande invoque la pandémie pour expliquer son absence diplomatique).

Le premier ministre Justin Trudeau, qui a sans doute en tête notre balance commerciale avec la Chine, mettra trois jours avant d’être « …profondément troublé par les violations des droits de la personne du gouvernement de la Chine ».

Un retard honteux pour plusieurs, un soulagement pour d’autres qui craignaient un boycottage complet imposé aux athlètes. Un moyen de pression jugé inutile selon des retraités des JO comme le skieur Dominick Gauthier : « Même si tous les pays participants décidaient de faire la même chose, vous pensez que dans quelques années les Ouïgours vivront en toute liberté et que des athlètes comme Peng Shuai auront enfin le droit de dénoncer leur agresseur? », écrit-il dans Le Devoir.

Tout comme lui, son collègue bosseur Jean-Luc Brassard pense que le mal est fait depuis qu’on a accordé les Jeux à la Chine en 2015 : « Le CIO semble vivre dans une tour d’ivoire complètement déconnectée de la réalité… »

Jeux olympiques ou politiques ? 

Depuis les JO de 1936 à Berlin organisés par Adolf Hitler, les olympiades sont bien davantage qu’un grand évènement de dépassement des performances de l’espèce humaine, dans ce qu’il a de plus noble.

Aux coûts que représente l’aventure, les hôtes en veulent pour leur argent, et cela se calcule en termes d’image. C’est d’ailleurs ce qui, paradoxalement, poussera une centaine de pays à boycotter successivement les Jeux olympiques de 1976, 1980, 1984. Essentiellement pour des raisons politiques. Contestations, rétorsions.

Mais l’argent, le bronze et surtout l’or, n’ont pas d’odeur. Le CIO n’a eu aucun scrupule à aller faire la fête à Sotchi en 2014, dans un pays où on assassine les journalistes qui dérangent et où on empoisonne les opposants politiques, même ailleurs dans le monde.

Un gouvernement post URSS qui continue à faire du dopage sa politique officieuse du sport amateur. Ce qui se traduira tristement par des athlètes sans drapeaux aux jeux subséquents.

En parallèle, on pense au grand cirque de la Formule 1 qui recrute un à un des pays organisateurs où on emprisonne les homosexuels, où on condamne à mort des objecteurs de conscience, même mineurs, et où on a aucun scrupule à couper un journaliste en morceaux pour le faire disparaître dans une ambassade à l’étranger. À 300 km/h, qui s’en soucierait ?

Qui veut jouer avec moi ? 

Boycottage ou pas, diplomatique ou athlétique, à l’heure où de plus en plus de pays démocratiques décident de passer leur tour devant la démesure du spectacle, il est peu probable d’envisager un renversement de la situation à court terme.

Un profond examen de conscience du CIO et de ses États membres s’impose, comme le souhaite l’athlète sénatrice Chantal Petitclair : « On devrait aller plus loin dans la sélection des pays hôtes et prendre en compte des critères de respect de conventions internationales. »

Quant à la Chine, en plus du sort des Ouïgours, de la démocratie de Hong Kong, de la menace avouée sur Taiwan ou de la vérité sur le virus de la Covid, il ne faudrait pas oublier Peng Shuai, car peu importe le nombre de contentieux internationaux avec le régime totalitaire, la prochaine révolution chinoise ne pourra venir que du grand talent et du courage de ses citoyens.

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