À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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L’horreur se cache souvent sous les airs les plus respectables : un paysage bucolique dans un coin tranquille, un bon samaritain, une maison d’édition pour enfants … Heureusement, il reste encore quelques vaillants journalistes pour ne pas se fier aux apparences, se porter à la défense des opprimés et, tant qu’à y être, de la veuve et de l’orphelin!

Michel Bélair

Michel Duquesne est journaliste d’enquête dans un grand quotidien montréalais situé pas très loin du Palais de justice. Dans L’étonnante mémoire des glaces, on le retrouve au retour des vacances de Noël, dans une salle de rédaction à peu près vide, au moment où il se voit forcé par son chef de pupitre de couvrir un fait divers à l’extérieur de la ville. Même s’il proteste. Même si une tempête de verglas est en train de paralyser le Québec tout entier.

Cette assignation va littéralement changer sa vie …
 
La pointe de l’iceberg

Duquesne n’a pas l’habitude, il va sans dire, des faits divers; mais déjà, de Montréal, on peut sentir quelque chose de louche dans cet incendie au milieu de nulle part qui a fait plusieurs victimes dont, semble-t-il, des enfants. Le grand reporter se lance donc sur les routes glacées en direction de Saint-Albert-sur-le-lac dans les Cantons de l’Est.

Sur place, il parvient à éviter la horde des curieux et des journalistes des chaînes d’information continue. Mieux encore: en se faufilant discrètement sous les rubalyses, Duquesne obtient le témoignage d’un pompier atterré qui lui confirme la mort d’au moins un enfant.
Il apprend aussi que l’incendie a été provoqué par un cocktail Molotov et que, heureusement, les deux blocs d’appartements situés à l’extérieur de la petite ville, loin de tout, ont pu être évacués à temps.

Mais il aperçoit surtout le porte-parole officiel de la Sûreté du Québec (SQ) qui ne devrait pas se trouver dans ce coin perdu. À moins que… quelque chose d’important ne l’amène là. Et Duquesne fonce vers la QG de la SQ.

Le journaliste sent tout de suite que William Latendresse aurait souhaité ne pas le voir; il n’y a pas que dans les romans que les journalistes deviennent le pire cauchemar des policiers…

En discutant avec le directeur des relations médias, Duquesne parvient à l’embrouiller dans ses contradictions et à obtenir des informations supplémentaires «off the record». Entre autres que l’incendie n’est que la pointe de l’iceberg pour ainsi dire, que la SQ enquêtait déjà sur les victimes… et qu’il ne doit pas ébruiter l’affaire au risque de tout compromettre.

Latendresse met fin à la discussion en aiguillonnant le reporter sur la piste — qui s’avérera rapidement fausse — d’un trafic impliquant des passeurs et des immigrants illégaux. Tout un fait divers …

Poupées gigognes

Mais Duquesne se méfie du policier et de sa «volonté de travailler dans le même but»; le supposé trafic transfrontalier aurait, par exemple, amené la GRC sur les lieux plutôt que la SQ. Il y a aussi qu’en fouillant les décombres, il trouve un livre pour enfants épargné par les flammes qui, plus tard, donnera un sens insoupçonné à toute l’affaire.

Mais nous n’en sommes pas là. Pour tout de suite, il cherche à y voir un peu plus clair et s’allie bientôt à une jeune journaliste de l’hebdo local, Anne-Marie Bérubé.

C’est par la très débrouillarde Anne-Marie qu’il apprend que des motards sont bien installés dans le coin et qu’il fait connaissance avec la petite histoire de Saint-Albert et de quelques-uns de ses personnages les plus colorés comme le maire et sa maîtresse, l’entrepreneur local, etc.

C’est aussi Anne-Marie qui l’éclaire sur les locataires miraculeusement évacués des deux blocs de logements isolés rendus inhabitables par le feu et la fumée … et sur leur lien probable avec les motards.

En fait, plus il creuse cette affaire, plus Duquesne se rend compte qu’elle se complexifie au point qu’il a l’impression d’avoir devant lui une sorte de gigantesque poupée gigogne: dès qu’il se penche sur un élément de l’enquête, il semble n’être là que pour en cacher un autre.

On ne vous racontera évidemment pas toute l’enquête menée par Duquesne et sa jeune complice — comme on ne vous a pas du tout parlé d’une ou deux autres «branches» du roman dont celle concernant la conjointe du journaliste qui cherche à faire condamner un mafieux.

Mais il est difficile de ne pas vous dire que cette histoire a d’importantes ramifications à l’international. En fait, l’affaire se fait de plus en plus lourde à mesure que le récit avance: comme Duquesne, le lecteur prend alors conscience qu’elle repose sur une série de trafics ignobles — dont celui d’êtres humains — malheureusement très réels.

Et d’ailleurs, quand les «méchants» constateront l’efficacité de l’enquête de Duquesne, sa vie sera très sérieusement menacé. Il s’en faudra même de très peu pour que le titre du livre ne prenne un sens encore plus concret, n’en disons pas plus.

Tout cela nous est presque raconté sur le ton du «reportage en infiltration» dans un milieu qui semble anodin mais qui cache de nombreuses surprises… comme tous les milieux le sont quand on prend la peine de ne pas se fier aux apparences.

L’écriture est alerte, vive, pleine de rebondissements, et le récit s’appuie sur une série de personnages solides et crédibles de même que sur une intéressante galerie de personnages secondaires. On saisit rapidement que Catherine Lafrance sait pertinemment de quoi elle parle.

Elle connaît en fait très bien le milieu journalistique puisqu’elle a travaillé longtemps comme journaliste ou productrice à Radio-Canada-CBC, TVA et TQS.

Elle se consacre désormais à l’écriture et publie déjà ici son quatrième roman en plus d’avoir écrit des nouvelles remarquées dans plusieurs ouvrages collectifs (On tue la une, Face à face, Crimes au musée) chez Druide éditeur.

Son personnage de Michel Duquesne apparaît pour la première fois dans ce qui devrait être le tout début d’une longue série, espérons-le…

L’étonnante mémoire des glaces
Catherine Lafrance
Druide
Montréal 2022, 422 pages

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