À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International, Médias

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Antoine Char

Il y a des mots pipés, à prendre avec des pincettes ou à jeter aux orties. Terrorisme fait partie du lot. Dans la couverture du massacre du 7 octobre et de la guerre à Gaza, l’Agence France-Presse marche sur des œufs et refuse de coller au Hamas les dix lettres qui déchaînent passion et colère. Résultat : l’AFP est dans un champ de mines lexical.

Présente dans plus d’une centaine de pays, la plus grande agence de presse francophone au monde refuse de qualifier « des mouvements, groupes ou individus de terroristes sans attribuer directement l’utilisation de ce mot ou sans utiliser des guillemets ».

Pourquoi ? Proscrire tous jugements, transmettre uniquement des faits à ses abonnés (les médias, non pas le grand public) qui eux ont toute la latitude d’éditorialiser ses 2300 dépêches transmises tous les jours en six langues, dont l’arabe. Voilà la raison.

Fort bien, mais être un « eunuque idéologique » est-il vraiment possible ? Ne faut-il pas parfois appeler un chat un chat ? Oui, mais les guerres ne se font pas seulement avec des armes. Les mots comptent tout autant. Surtout dans l’écosystème médiatique d’aujourd’hui.

Voilà pourquoi l’AFP veut offrir à ses clients l’information la plus distanciée possible, à défaut d’être la plus  « objective », mot-valise qui ne veut plus vraiment rien dire. (1)

Complexité inouïe

Si les médias ont pour mission, pour citer l’écrivain tchèque Milan Kundera (1929-2023), « d’éclairer la complexité du réel », couvrir le conflit israélo-palestinien est d’une complexité inouïe. Peu importe le vocabulaire, le brûlot géopolitique enflamme toujours les esprits.

Selon le criminologue français Alain Bauer, auteur notamment de Au commencement était la guerre (Fayard, 2023)  « le terrorisme est un terme non stable et ne faisant pas l’objet d’un consensus international. On est toujours le « terroriste » de quelqu’un d’autre et il est difficile de s’accorder sur l’usage.

« Pour la criminologie, c’est la légitimité de la cible qui fait la différence. En fonction de celle-ci, une organisation peut lancer des opérations militaires, de résistance ou terroriste. Mais dès lors qu’elle assume pleinement avoir choisi des cibles essentiellement civiles (à la différence des dommages collatéraux), alors elle devient terroriste.  Ce qui est, le 07/10, le cas du HAMAS. » (échange de courriels)

Si l’AFP, comme d’ailleurs la BBC, l’Associated Press, Reuters et CBC/Radio Canada notamment, refuse d’employer le mot controversé, dont il existerait une centaine de définitions, et désigne le Hamas comme un « mouvement islamiste palestinien » est-ce parce que présente dans les 23 États arabes, elle doit ménager la susceptibilité de ses clients ?

Francine Kaufmann, professeure des universités, retraitée de Bar-Ilan University (Ramat-Gan), Israël, en est convaincue (2)

« Cet idéal d’impartialité a convaincu l’AFP (comme la BBC) qu’associer le terme  » terroriste  » à la mention du Hamas serait  » prendre parti  » et non prendre acte d’un fait.

« Mais on peut penser que les agences de presse ont eu le souci de ne pas froisser leurs utilisateurs arabo-musulmans, infiniment plus nombreux (1,9 milliard de musulmans dans le monde, 25 % de la population mondiale, 23 pays arabes, donc 23 voix à l’ONU) que le peuple juif (15 millions dans le monde, dont huit millions en Israël, un pays minuscule représentant une seule voix). La disproportion est criante. » (échange de courriels).

Règles pas toujours respectées

Si sans guillemets, l’AFP a déjà qualifié Al-Qaïda de terroriste, pour bon nombre de pays arabes, le Hamas ne l’est pas. Le financement de l’agence dépend à un tiers des fonds publics français et à deux tiers des abonnements. Elle a aussi qualifié de « terroristes » les attentats contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.

Pourquoi les règles ne sont pas toujours respectées ? Ces « ratés », la direction de l’AFP auditionnée au Sénat français le 14 novembre (3), les a expliqués ainsi : « On a des nouveaux entrants, des stagiaires, parfois des gens qui sont paresseux, parfois des gens moins bons que d’autres.  Bref,  » il y a toujours des erreurs  » . »

Fort bien, mais l’AFP joue-t-elle avec les mots pour minimiser les actes du Hamas, comme le soutiennent plusieurs députés français de droite, d’extrême-droite et du camp présidentiel en France ? Bien sûr que non. Le choix sémantique de l’agence, accusée même d’être un « vecteur de la montée de l’antisémitisme ». est appuyé par Reporters sans frontières.

Son président, Christophe Deloire, envoyait ce message le 15 novembre sur X, anciennement Twitter : « J’assure l’AFP de mon plein soutien face aux procès d’intention. Qu’une agence internationale rapporte les faits sans les qualifier, en suspendant tout jugement, est légitime et pertinent. La factualité est le meilleur moyen de rapporter le réel, notamment toutes ses horreurs. Chacun peut juger après. »

Lors de son audition au Sénat, Fabrice Fries, le PDG de l’AFP, a fini par taper du poing : « On ne s’adresse pas au grand public, on s’adresse aux médias. Les médias veulent des choses extrêmement précises. Concernant le qualificatif de terroriste pour le Hamas, le  » Sud global « , ne reconnaît pas le Hamas comme une organisation terroriste. Ça compte !

« Donc on dit :  » Le Hamas, qui est reconnu organisation terroriste par l’UE, les États-Unis et Israël … et qui par ailleurs ne reconnaît pas le droit d’Israël à exister  ..:  » Bon sang où est le problème ? C’est dingue, faut arrêter. Les médias sont assez grands pour faire ce qu’ils veulent derrière ! »

De plus, il n’est pas rare que le « terroriste » d’aujourd’hui devienne le dirigeant de demain. Menachem Begin (1913-1992) en est un parfait exemple. Considéré comme un « terroriste » quand la Palestine était sous mandat britannique avant la création de l’État d’Israël en 1948, il devint premier ministre en 1977 et un an plus tard, signa les accords de paix de Camp David avec l’Égypte d’Anouar el-Sadate sous la médiation du président Jimmy Carter.

Comme le rappelait le grand reporter britannique Robert Fisk (1946-2020), « …   » terrorisme  » ne signifie plus terrorisme. Ce n’est pas une définition; c’est un stratagème politique. Les  » terroristes  » sont ceux qui usent de violence contre ceux qui utilisent ce mot. » (Pitty the Nation, 1990, page 441).

Stratagème ou non, il y aura toujours des acrobaties verbales, des guerres de guillemets, avec un mot qui s’emballe à chaque fois que le brûlot israélo-palestinien enflamme le Proche-Orient.

(1) En 1978, l’auteur de ces lignes à l’emploi du bureau montréalais de l’AFP avait couvert une manifestation de réfugiés chiliens à Montréal contre le « dictateur » Augusto Pinochet. Transmise à Paris, la dépêche réécrite avait remplacé « dictateur » par « gouvernement militaire »… L’agence est présente dans tous les pays latino-américains sous l’emprise, à l’époque de dictatures, des vraies.

(2) C’est bien connu, le résistant des uns est le terroriste des autres. Des monceaux de livres et d’articles ont été rédigés sur ce thème […] Il faut pour cela être conscient des connotations, lourdes de sens pour chacun, mais aussi des fausses équivalences obligées, ancrées dans l’usage, entre des termes binaires comme par exemple : terroriste/résistant. Que se passe-t-il quand une même réalité (géographique, historique, culturelle, religieuse) est simultanément décrite dans un langage idéologique codé différemment par chacune des parties ? Les interlocuteurs désignent-ils vraiment le même signifié quand ils parlent d’Abraham/Ibrahim, d’Erets Yisraël/la Palestine, de Jérusalem/Al Kods, du Mont du Temple/Esplanade des Mosquées, des réfugiés juifs ou palestiniens, de la Loi du Retour et du Droit au retour, du Djihad et des attentats terroristes/ des kamikazes/ martyrs ou Chahid ? Pourquoi utilise-t-on sans y prendre garde l’un des termes de ces « couples » pour traduire l’autre, comme s’il s’agissait de parfaits doublons ? Comment s’étonner alors que la presse soit généralement accusée par les uns et les autres d’être partiale ?

(3) https://videos.senat.fr/video.4140995_65515d58c8f47.guerre-israel-hamas–la-commission-entend-l-agence-france-presse?timecode=1029000

 

 

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