À propos de l'auteur : Gilbert Lévesque

Catégories : Culture

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Quoi de mieux, en guise d’évocation, que l’irremplaçable souvenir qui demeure. Car enfin, tout allait s’amorcer par un monument, dont l’inauguration fit débat : premier hommage public jamais rendu à Louis Hémon, une stèle fut offerte par les membres de la Société des Arts, Sciences et Lettres, de Québec,en 1919, à peine six ans après la disparition tragique de son auteur. Coût réel de l’entreprise : 800 $. Mais enfin, que dire de l’homme, qui n’ait encore jamais été livré ?

Que de gens, en effet, se seront essayés à cerner le mystère dont, unanimement, chacun persiste à entourer l’énigmatique Louis Hémon.  Attendu que celui-ci quitta Liverpool le 12 octobre 1911, au jour même de son trente-et-unième anniversaire de naissance. Il partait pour la terre canadienne – son pays de Québec, dont il sut si bien faire entendre les voix – sans intention déterminée, suivant simplement ce plan d’évasion et cette réflexion nonchalante qui semblent avoir guidé ses actes,  sa vie durant.

Mais, par ailleurs, portant déjà en lui, le germe d’un « récit inspiré », dans toute la force du terme : Maria Chapdelaine, l’oeuvre inégalée, simple et précise comme une estampe gravée, adaptée au cinéma, jusqu’à quatre reprises…, si !

Né à Brest, en Finistère, le 12 octobre 1880, de l’union de Félix Hémon, professeur de rhétorique et de Louise-Mélanie Le Breton, Louis portera à sa naissance les noms de Louis-Prosper-Félix Hémon.  Natif du pays de la mer, sans doute explique-t-on là son goût prononcé de déplacements et de voyages.

Ivre d’aventures
Élevé à Paris, il y poursuivra brillamment ses études, sans trop d’efforts, jusqu’à l’obtention de son bacchalauréat en droit : titre dont il se gardera bien de se prévaloir.  Car enfin, à la grande déception de son père, le fils, ivre d’aventures, se souciera peu de poursuivre une carrière universitaire. 

Le fait s’expliquant mieux quand l’on sait qu’une expérience plus humaine, plus profonde, réclamait l’homme tout entier, à la croisée même de son destin.  Sa courte vie : caractérisée par une discrétion proverbiale; fut, on le devine, simple comme son œuvre classique.

Peu bavard, l’homme devait répondre à sa vocation de « visionnaire » : et tel il est venu, tel il est reparti, comme un poète, de plus loin que le temps.  Happé mortellement par un train, le 8 juillet 1913, retenons que, jusqu’au bout, guidé par une sorte d’intuition , l’homme refusera d’être présent au rendez-vous que la gloire littéraire lui avait fixé depuis toujours.

Nous en avançons pour preuve qu’il posta son manuscrit original, à Montréal, le 26 juin 1913, estampille à l’appui; et que moins de quinze jours plus tard, il allait disparaître à jamais, sans qu’il sut – de son vivant –  qu’il venait de signer un chef-d’oeuvre  qui s’offrirait rien de moins que le tour du monde. Or, il avait rêvé d’être écrivain, et il le fut!

À une question indiscrète qui lui fut posée, avant de quitter Montréal, en 1912 : pourquoi quitter un si bon emploi, pour aller à l’aventure ?  Hémon allait répondre, avec force détermination: Going My Way !, vu qu’il avait vécu à Londres durant une dizaine  d’années, avant de s’embarquer sur le Virginian, en direction de Québec : au jour marquant son 31e anniversaire de naissance.

​L’oeuvre maîtresse
Maria Chapdelaine, qu’on le sache, parut tout d’abord en feuilletons, dans le journal parisien Le Temps, entre le 27 janvier et le 19 février 1914, moins de six mois après sa funeste disparition. Or, dès sa publication, l’oeuvre fut goûtée par le public parisien.  Et la critique française de l’époque ne tarit guère d’éloges à son endroit : « Charmant récit, écrit d’une langue alerte et facile. De l’intérêt, de la grâce. L’auteur décrit avec sympathie la rude existence des paysans canadiens, leur lutte incessante avec les éléments, le froid terrible, la terre, la solitude effrayante des grands bois, les simples événements de la vie primitive, joies et douleurs, mariages et deuils. »

Si, à la Bretagne, nous devons une dette impayable par les Bretons qui se sont illustrés, chez-nous, nous devons assurément à l’oeuvre-maîtresse de Louis Hémon – Maria Chapdelaine – d’avoir franchi nos frontières, en moins de temps qu’il n’en faut pour découvrir toute la beauté du monde.  Et, conséquemment, à nous inscrire à jamais, sur l’hémisphère terrestre.  Car enfin, beaucoup plus que « l’Évangile du retour à la terre », l’horrible clichéce récit romancé dépasse en intensité discrète, tout ce qu’on avait alors déjà publié, chez-nous, à ce jour.

Or, ce livre, ce beau livre, n’obtint pas sur-le-champ l’adhésion et l’admiration de tous.  On en voulut même à l’auteur de nous avoir un peu trop « détaillés ». Quand on sait pourtant l’importance du message lapidaire que l’écrivain français devait
nous laisser, héritage de son passage à Péribonka, en 1912 : une expérience agricole d’à peine huit semaines durant, sur une ferme; en laquelle il se fit engager pour huit dollars par mois, logé, nourri : congé le samedi. Mais alors là, quel constat patent : « Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés… »

Une « déclaration » qui eut tout de même une résonance heureuse ; notamment de la part d’un certain Valdombre – nom de plume de Claude-Henri Grignon – qui allait finalement briller à son tour par : « Un homme et son péché, une autre des Belles Histoires des Pays d’En-Haut. » Et qui allait pourtant assez mal pardonner à Hémon de nous avoir trop bien campés.

C’est ainsi que mû, par une relative jalousie, que l’on n’ose pas toujours afficher, il laissera entendre ceci qui, au demeurant, prendra finalement valeur de compliment : « Louis Hémon a tout pris, il nous laisse à peine quelques souches » : confidence malicieuse de l’écrivain, diffusée en la revue agrico-culturelle, Le Terroir, au temps de la misère noire.

Consensus établi, place donc au poète breton qui, par son œuvre et quelque instinct divinatoire de voyant sut échapper ce que nous n’avons eu le courage, ni de dire, ni de livrer, qu’en balbutiant.

Parce que notamment, il sut délicieusement décrire, mieux que quiconque, l’arrière-saison automnale, en laquelle une analyse caricaturale allait insidieusement se glisser. Lisons d’abord, pour mieux conclure : « Partout l’automne est mélancolique, chargé du regret de ce qui s’en va et de la menace de ce qui s’en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique et plus émouvant qu’ailleurs, et pareil à la mort d’un être humain, que les dieux rappellent trop tôt, sans lui laisser sa juste part de vie » : mais alors là, quelle prémonition!

** On doit à l’auteur le nouveau Musée Louis-Hémon, inauguré le 5 juin 1986 par Renaud Vignal, consul de France à Québec, en présence de Lydia-Louis Hémon, donatrice insigne de l’institution.                                                                                                                                   

ÉPHÉMÉRIDES
1880 :  Naissance à Brest, le 12 octobre
1882 :  La famille Hémon s’installe à Paris
1897 :  Vacances en famille, en Suisse.
1901 :  Vacances solitaires à Oxford, Angleterre, pour quelques mois – Bachelier en droit – Licencié en droit maritime – Breveté pour la langue annamite
1902 :  Service militaire, à Chartres :  là, il apprend à éplucher les pommes de terre comme un général ( extrait d’une lettre à sa mère)
1903 :  Départ pour Londres, il y vivra jusqu’en 1911
1904 :  Premier prix littéraire, pour sa nouvelle intitulée La Rivière, attendu que Louis Hémon fut nouvelliste avant d’être romancier
1906 :  Second prix littéraire pour La Conquête-  Troisième distinction littéraire pour La Foire aux vérités
1908 :  Publication de Lizzie Blakeston, en feuilleton, du 3 au 8 mars, dans LE TEMPS, Paris et rédaction de COLIN-MAILLARD
1909 :  Travaille hardiment son Batling Malone; Truffaut rêva de le porter au cinéma
1910 :  Rédige Monsieur Ripois et la Némésis, porté à l’écran par René Clément. Puis, par Luc Béraud, en 1992, pour marquer le 350e anniversaire de fondation de Montréal : tourné ici même en métropole
1911 :  Quitte Liverpool pour Québec, au jour de 31e anniversaire de naissance.
1912 :  La Presse publie Les Raquetteurs (nouvelle d’ici), le 13 janvier.  Quitte Montréal en juin, se retrouve à Roberval pour la Saint-Jean – Première carte postale en provenance du pays jeannois
1913 :  Se retrouve à Saint-Gédéon, « plus près de la civilisation », le 7 janvier. – Il adresse une dernière lettre à sa mère le 26 juin, en même temps que son tapuscrit de Maria Chapdelaine . – Mort dite « accidentelle », à Chapleau, Ontario, le 8 juillet.
2013 :  Pour marquer le centenaire de la mort de l’écrivain, un itinéraire pédestre fut créé, à Montréal, en partenariat avec le CRILCQ – Centre de Recherche Universitaire sur la Littérature et La Culture Québécoise. – Idée et conception : Gilbert Lévesque, conservateur-fondateur du Musée Louis-Hémon de Péribonka;  membre honoraire de la Société historique de Montréal.

Fonds Y. Mercier-Gouin, Archives Nationales du Québec
Fonds Y. Mercier-Gouin,  Archives Nationales du Québec

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