À propos de l'auteur : Jean-Claude Bürger

Catégories : International

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Jean-Claude Bürger

Grenoble le 16 mai. Explosion de joie et cris de victoire, à l’Hôtel de ville. Des femmes portant hijab et tenue islamo-compatibles célèbrent le changement du règlement des piscines municipales de la seizième commune de France.

Le nouveau code vestimentaire permet aux femmes au nom de l’égalité des sexes de se baigner poitrine nue!

Mais ce n’est certes pas par amour du naturisme que les membres de l’alliance citoyenne réunis dans le salon rouge de la mairie, manifestent bruyamment leur allégresse : le vote du conseil municipal sur le règlement des piscines consacre également le droit des femmes de se baigner en maillot charia-compatible, mieux connu sous le nom de burquini. Pour cette association le nouveau règlement est l’aboutissement d’une campagne de trois ans de pressions et d’agitation contre l’ancien règlement qui dans les faits en bannissait l’usage pour des raisons d’hygiène

Association communautaire et pressions communautaristes

Comme son nom ne l’indique pas l’alliance citoyenne est une organisation qui milite régulièrement en faveur d’un droit pour la communauté musulmane de bénéficier d’institutions propices à son épanouissement religieux. Mais en France, l’histoire de la laïcité semble consubstantielle avec celle de la République. L’alliance en défendant le droit à une conception bigote de la pudeur remet en question pour ses détracteurs, un aspect fondamental des institutions françaises.

À l’extérieur du bâtiment un groupe d’environ 500 Grenoblois avait d’ailleurs manifesté dès le début de la journée son opposition à la tenue du scrutin.

Ces gauches incompatibles

Sous des airs de querelle de Clochemerle, la situation éclaire de façon inattendue les contradictions profondes qui agitent la nouvelle union des gauches constituée pour les élections législatives des 12 et 19 juin. Elle inclut le parti du maire, qui est lui-même composé de différents courants aux opinions parfois incompatibles.

Grenoble ville de gauche (Jean-Luc Mélanchon y a obtenu 39 % des voix à la présidentielle), a élu pour un second mandat une municipalité écologiste avec à sa tête Éric Piolle. On prête à ce maire volontiers provocateur et amateur de publicité des ambitions nationales.

Bien qu’il ait qualifié de non-sujet le vote sur le règlement des piscines avant sa tenue, le scrutin a attiré l’attention des principaux journaux nationaux et le résultat du vote suivi par de très nombreux médias étrangers. *

Si l’opposition ne se gêne pas pour traiter le maire de « Zemmour de gauche », les opposants au sein de sa majorité sont dans une situation inconfortable.

La victoire des partisans du burquini 29 pour, 27 contre et deux abstentions a été courte. Elle a fissuré la majorité municipale, les partisans du maire ont vu 13 de leurs camarades se joindre à l’opposition pour le vote. Des tenants de la laïcité, des féministes, et les anti communautaristes, n’ont pu se résoudre à trahir leurs convictions pour courtiser une partie de l’électorat d’origine nord-africaine. Ils se sont à leur grand désarroi, retrouvés dans le même camp que leurs adversaires de toujours.

Amel Zennatti une conseillère municipale féministe de la majorité s’en expliqua clairement : « Nous ne sommes ni frondeurs ni dissidents. Nous ne sommes pas islamophobes, ni laïcards … nous n’avons rien de commun avec les discours abjects de l’extrême droite qui cherchent à faire de nos compatriotes de confession musulmane la source de tous nos maux …

Que le port du burquini soit consenti ne suffit pas à justifier son autorisation, ça n’enlève rien au fait qu’il est le résultat d’une injonction patriarcale …
Qu’en sera-t-il demain pour les filles, les femmes qui se verront imposer leur enfermement, avec l’argument de la pudeur… »

La pudeur : un droit ou un devoir ?

Il est vrai qu’un code de pudeur a une double nature. C’est un droit individuel qui permet aux gens de protéger leur intimité, mais c’est aussi un devoir, une injonction qui leur est imposée par la communauté de ne pas exposer cette intimité hors des limites qu’elle a édictées.

Un autre conseiller de sensibilité socialiste, Hosni Ben Rejeb, a en vain imploré une à une en les appelant par leur prénom toutes les femmes de la majorité à voter contre cette proposition au nom de l’égalité homme femme.

Le burquini conforme au code de pudeur islamique, n’est pourtant pas un vêtement religieux en tant que tel, mais il a vocation de devenir un porte étendard d’un islam politique militant sur les plages et dans les piscines. Il permet une condamnation implicite de la moralité de celles qui ne le portent pas, facilite les dérives communautaires et la fragmentation de la société en groupes antagonistes.

Communautarisme religieux et laïcité, le choc inévitable

Car au fond, c’est bien de communautarisme qu’il s’agit, et ce qui semble être une querelle byzantine au fin fond des Alpes françaises rejoint les questionnements que suscitent au Canada anglophone les positions du Québec à propos de la laïcité.
Cette laïcité qui n’a jamais eu bonne presse dans le reste de l’Amérique du Nord.
Les opposants grenoblois n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner l’origine anglo-saxonne de la philosophie à la base de la tolérance pour le communautarisme religieux.

Au moment où Ottawa affirme son intention de participer à la contestation devant la Cour suprême de la loi québécoise sur la laïcité, on peut se demander si paradoxalement le fédéral en ayant recours aux tribunaux ne refuse pas le particularisme québécois au sein du Canada, au nom du droit des autres communautés de promouvoir leur propre particularisme au sein du Québec …

En tout état de cause pendant que les Grenoblois se demandaient avec une certaine perplexité si les partisanes des bains poitrine nue allaient se précipiter en grand nombre dans les piscines pour y côtoyer les baigneuses en burkini, le gouvernement Macron choisissait à l’instar du gouvernement Trudeau les tribunaux pour contrer le vote et essayer d’endiguer une polémique nationale.

Épilogue

Le 25 mai le tribunal administratif de la ville suspendait le règlement au motif qu’il portait « gravement atteinte au principe de neutralité du service public » en dérogeant pour des raisons d’accommodement religieux aux règles nationales d’hygiène.

Le maire va contester la suspension devant le Conseil d’État … Sorte de Cour suprême française…

*réactions entre autres dans Le Monde, Le Guardian, le Tage Spiegel, la télévision de New Delhi, Euronews, BBC ,  Morocco World News, La Dépêche, Stern, Politico, La Presse, Arab News…Et de nombreux autres.

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