À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Benoît Caratgé
Une école à quelque 100 kilomètres d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne.

Antoine Char

Une guerre cachée, silencieuse, oubliée et lorsque les armes se sont tues le 2 novembre dernier entre l’Éthiopie et le Tigré, sa province sécessionniste, l’écho médiatique a été à peine perceptible en dehors de l’Afrique.

Il est vrai que le continent le plus pauvre de la planète a été secoué par toutes sortes de séismes meurtriers depuis les vagues d’indépendance des années soixante.

Mais les conflits sécessionnistes, de frontières ou identitaires, et les coups d’État font oublier les démocraties du Sénégal, du Cap Vert, de la Côte d’Ivoire, du Ghana voisin, de l’Afrique du Sud, du Botswana, du Malawi, du Lesotho ou de la lointaine île Maurice.

L’Éthiopie elle, a connu sa première élection en principe démocratique en juin 2021 vite ternie cependant par le tournant autoritaire de son premier ministre Abiy Ahmed.

Chef de guerre

Qu’a donc fait ce prix Nobel de la paix en 2019 ? Après s’être attaqué à la corruption, libéré des prisonniers politiques et fait la paix avec l’Érythrée, ancienne province éthiopienne jusqu’en 1993, il est devenu un chef de guerre.

Lorsqu’il reçut sa médaille à Oslo, il avait pourtant dit : « Nous voulons que la Corne de l’Afrique devienne un trésor de paix et de progrès. » Très vite cependant, « il a vendu sa médaille de la paix pour s’acheter des armes », ont ironisé ses détracteurs (1).

Résultat : le 4 novembre 2020 pendant que les yeux du monde étaient rivés sur la présidentielle américaine, l’ex-militaire de 46 ans lançait ses troupes à l’assaut du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) dans le nord de l’Éthiopie au nom de la sauvegarde de la fédération et de ses 118 millions d’habitants, dont 6 % sont Tigréens.

C’est la guerre ! Une autre dans un continent où les victimes des conflits (près de dix millions de morts selon certaines estimations) dépassent tous les épisodes de sécheresse des cinquante dernières années.

Guerre et paix

C’est bien connu : la paix est toujours plus difficile à faire que la guerre. Les armes entre Addis-Abeba, la capitale éthiopienne et Mekele, la capitale du Tigré, s’étaient d’ailleurs tues en mars pour reprendre en août.

« La paix n’est pas encore arrivée, mais ça avance dans la bonne direction. Les interlocuteurs que j’ai rencontrés se veulent relativement optimistes », déclare Benoît Caratgé de l’Oeuvre d’Orient, une association caritative française fondée en 1856 engagée au service des chrétiens de la Corne de l’Afrique et du Proche-Orient.

L’ONU estime à « des dizaines de milliers » le nombre de morts de ces deux années de guerre fratricide. Difficile d’avoir une comptabilité exacte. Pourtant, Amnesty International estime que le conflit à huis clos a été l’un des plus meurtriers au monde. (2)

Quant au Programme alimentaire mondial (PAM) il lance ce cri d’alarme : 90 % des six millions d’habitants du Tigré sont en situation d’insécurité alimentaire.

Synonyme de guerres (il y a eu celle avec l’Érythrée) et de sécheresses, l’Éthiopie, seul pays africain à n’avoir pas été colonisé, est entouré de deux voisins, la Somalie et le Soudan du Sud (le plus jeune pays du monde). Et alors ? Eux aussi vivent entre la guerre civile et la famine.

Pourtant le pays d’Abiy Ahmed était encore ces dernières années le mieux loti de toute la Corne de l’Afrique. Avec ses réserves d’or, de platine, de gaz naturel et de potasse, il faisait saliver les investisseurs, surtout chinois.

Son économie avait une croissance à deux chiffres. Depuis le conflit avec le Tigré, elle ne dépasse pas les 2 % .Tout n’est pas perdu. À condition que le cessez-le-feu avec la province septentrionale tienne bon.

Mosaïque ethnique

Depuis 1983, Benoit Caratgé, est allé une demi-douzaine de fois en Éthiopie. Il y était encore au début du mois. Il rappelle ceci : ce pays est une mosaïque ethnique, à l’instar d’ailleurs de la plupart des 54 États africains.

« Il y a 86 ethnies éthiopiennes et un peu plus de 50 % sont chrétiennes. » (échanges de courriels).

Région montagneuse au climat semi-aride et sans grandes ressources naturelles, le Tigré — environ 5 % du territoire éthiopien qui s’étend sur un million de kilomètres carrés — est l’un des dix États fédérés de l’Éthiopie. S’il devait un jour faire sécession comme l’a fait l’Érythrée en 1993, ce serait la fin de la fédération éthiopienne.

Et tant qu’il n’y aura pas un enjeu sécuritaire en dehors du continent, un autre conflit entre Addis-Abeba et Mekele, se vivra encore à huis clos.

Il sera « négligé » comme toutes les autres guerres africaines. Elles le sont  surtout parce que les déplacés et les réfugiés restent majoritairement sur le continent, donc « invisibles » sur les radars médiatiques occidentaux.

Pour l’heure, le FLPT mise surtout sur une plus grande autonomie au sein de l’Éthiopie.

Et si le cessez-le-feu du 2 novembre (3), signé à Pretoria, capitale de l’Afrique du Sud post-apartheid à qui on prédisait des jours sombres, tient bon le continent « inventé par les Européens » pour reprendre la formule du géohistorien français Christian Grataloup (4), comptera un conflit de moins.

L’Afrique est loin d’être en paix avec elle-même, mais les conflits actuels sont moins nombreux qu’au temps de la Guerre froide. Conclusion ? L’afro-optimisme est en hausse sur le continent.

1) https://www.slate.fr/story/197741/ethiopie-abiy-ahmed-prix-nobel-paix-chef-guerre-front-liberation-peuple-tigre-tplf

2) https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/actualites/ethiopie-tigre-un-des-conflits-les-plus-meurtriers-du-monde

3) https://www.france24.com/fr/afrique/20221102-l-éthiopie-et-les-rebelles-du-tigré-s-accordent-sur-une-cessation-des-hostilités

4) L’invention des continents et des océans, Laroussse, 2020

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