À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Québec, Canada, Société

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Valérian Mazataud

L’entreprise de menuiserie Boiseries Algonquin à Mirabel emploie de nombreux nouveaux arrivants pour pallier le manque de main-d’œuvre.

Louiselle Lévesque

Immigration. Le mot est sur toutes les lèvres. C’est la question de l’heure un peu partout en Europe, aux États-Unis, au Canada et au Québec bien sûr, bref là où le niveau de vie fait l’envie des millions de déshérités et de gens aux horizons bouchés qui aspirent à un avenir meilleur pour eux et pour leurs enfants.

Sujet délicat s’il en est, susceptible de faire naître des sentiments apparentés à tort ou à raison au racisme et à la xénophobie, et devenu explosif dans un contexte international où l’influence des partis d’extrême-droite gagne du terrain.

Car la tentation peut être forte de faire des immigrants les boucs émissaires des crises auxquelles les démocraties libérales sont confrontées en ce moment, comme le manque de logements ou l’engorgement du système de santé.

Mais en même temps l’immigration ne devrait pas être un sujet tabou. Il est non seulement légitime d’en parler mais aussi nécessaire de débattre des politiques gouvernementales en cette matière et des seuils à être fixés pour tenir compte de la capacité d’accueil d’un pays, d’un État, sans pour autant être partisan du repli sur soi et tomber dans le chauvinisme.

À contrecourant

L’économiste Pierre Fortin est l’un de ceux qui a osé sauter à pieds joints dans le débat en s’écartant des thèses habituelles.

Il y a trois ou quatre ans il a été l’un des premiers au Canada à mettre en doute le discours dominant selon lequel l’immigration est la solution à la pénurie de main-d’œuvre, plaidoyer repris abondamment par le milieu des affaires et bon nombre d’associations patronales pour exhorter les autorités politiques à accueillir toujours plus de travailleurs étrangers.

Aujourd’hui, le professeur émérite de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal n’est plus le seul à dire que le Canada s’en va dans la mauvaise direction. Plusieurs voix se sont jointes à la sienne dont celles des économistes en chef de la Banque Nationale et de la Banque Scotia qui s’alarment devant les niveaux d’immigration jugés excessifs et qui appellent à un meilleur contrôle.

Une fausse solution

Dans sa récente étude datée de janvier 2024 et intitulée L‘immigration permet-elle d’atténuer la pénurie de main-d’œuvre ?, le professeur Fortin fait la démonstration que l’hypothèse selon laquelle plus d’immigration fait nécessairement diminuer la pénurie globale de main-d’œuvre dans l’ensemble de l’économie, est fausse.

« Est-ce que plus d’immigrants va soulager, va résoudre le manque de main-d’œuvre ? La réponse est non », affirme le professeur qui ajoute du même souffle que « l’immigration est absolument essentielle pour plusieurs raisons mais ce n’est pas pour des raisons économiques ».

Des apparences trompeuses

L’économiste convient que l’ajout de travailleurs étrangers peut aider des entreprises ou des employeurs qui ont des besoins criants de main-d’œuvre comme dans le secteur de la santé, mais au net, globalement, cette immigration ne réduit pas la pénurie et peut même l’accentuer croit-il.

« Parce qu’une fois arrivés, quand ils se mettent à dépenser ce qu’ils ont gagné, ça crée de la pénurie de main-d’œuvre dans d’autres secteurs où ils dépensent, sans parler des revenus supplémentaires réalisés par leurs employeurs qui eux aussi dépensent. Il y a des effets multiplicateurs. »

« Les immigrants doivent se loger, se nourrir, se vêtir, se déplacer, se soigner et se divertir. » Conséquemment, écrit-il dans son étude, « l’immigration contribue à modifier la répartition de la pénurie entre secteurs de l’économie, mais elle ne produit pas de réduction globale significative de la rareté de main-d’œuvre et tend au contraire à la rendre plus prononcée. »

Des niveaux inégalés

De septembre 2022 à septembre 2023, le Canada a accueilli plus de 450 000 immigrants permanents et plus de 800 000 résidents temporaires. Font partie de ce décompte les 60 000 immigrants permanents et les 167 000 détenteurs de permis de séjour temporaire qui sont entrés au Québec au cours de la même période.

En additionnant les immigrants temporaires acceptés dans l’année écoulée avec ceux arrivés dans le passé et encore présents sur le territoire, le nombre cumulé de résidents non permanents s’élève à plus de 2 500 000 au Canada et à 528 000 au Québec dont 225 000 travailleurs temporaires, 160 000 demandeurs d’asile et 72 000 étudiants étrangers.

« L’analyse que je fais est économique, précise Pierre Fortin. Ce que je dis c’est que la justification d’un bon niveau d’immigration, mais pas excessif comme celui que nous avons en ce moment, elle est là. Elle est culturelle, elle est humanitaire, elle est sociale. Elle est aussi démographique. »

« Combattre la pauvreté dans le monde, aider les gens d’autres pays à améliorer leur niveau de vie en venant chez nous, parce qu’on a une bonne économie dans laquelle ils peuvent s’intégrer. Mais à part ça, les raisons sont beaucoup plus culturelles, sociales et humanitaires, en plus de démographiques pour remplacer les enfants qu’on n’a pas faits. »

C’est grâce à l’immigration rappelle-t-il que le Québec vient de franchir le cap des neuf millions d’habitants.  Avec un taux de natalité qui continue de baisser, l’immigration devient indispensable au renouvellement de la population.

Dans les douze derniers mois, il y a eu au Québec 200 naissances de plus que de décès, c’est donc dire que l’accroissement naturel est tombé à zéro.

« Il y a des gens qui sont pour le repli sur soi total, ajoute-t-il, et d’autres qui disent que la politique fédérale de faire entrer 225 000 immigrants de plus au Québec chaque année et 1 250 000 au Canada, c’est parfait. J’essaie de me situer un peu dans le juste milieu. »

Un vent de changement

L’opinion publique canadienne traditionnellement favorable à l’immigration est en train de changer.  Les signaux sont inquiétants estime le professeur Fortin. « Avant au Canada, les sondages montraient qu’il y avait 30 % de la population qui trouvait qu’on avait trop d’immigration. Il y a cinq ou six ans de ça. Là, on est rendus à 60-65 % de gens qui disent qu’il y a trop d’immigration. »

C’est le résultat selon lui d’une politique qui a dépassé les bornes. « Il faut respecter un certain rythme, autrement c’est l’explosion et puis une réaction négative des gens contre les immigrants. C’est ça qui me fait peur. Quand tu admets trop d’immigrants à la fois, la conséquence est que tu encourages le racisme et la xénophobie. »

« Ce n’est pas la faute des immigrants tout ce qui se passe mais plutôt la faute du gouvernement fédéral qui a une politique impossible. » Et l’économiste soutient que cette politique doit être revue urgemment.

Quelques bémols

Ces derniers temps, devant les critiques sur sa gestion du dossier immigration venant du Québec notamment, le premier ministre Justin Trudeau a ajusté son discours. Il s’est engagé à reprendre un certain contrôle en imposant des restrictions sur l’entrée des étudiants internationaux et des travailleurs temporaires dont la présence accentue les pressions sur l’accès au logement.

Mais en ce qui a trait à l’immigration permanente, il maintient le cap sur son objectif de 500 000 immigrants par année affirme François Rocher, professeur émérite de l’École d’études politiques à l’Université d’Ottawa. « Donc sur le fond, l’orientation générale du gouvernement n’a pas changé. »

D’ailleurs, le professeur Rocher ne voit pas comment le gouvernement Trudeau pourrait renoncer à son credo en faveur du multiculturalisme. « Dans l’imaginaire des Libéraux, le Canada est présenté comme un pays accueillant, tolérant, ouvert à la diversité, voire, pour reprendre ce que Justin Trudeau avait dit dans le New York Times, le premier État postnational au monde. Et ça, c’est profondément ancré dans la conception du monde et du Canada de ce gouvernement-là. »

Un enjeu électoral ?

Le politologue rappelle qu’il y a beaucoup d’immigrants, beaucoup de Canadiens d’origine ukrainienne entre autres, qui composent la base électorale du Parti libéral du Canada. « Tu ne peux pas avoir un discours anti-immigration si tu veux garder cette base-là. Tu ne peux pas renier ton électorat. »

Et il s’interroge à savoir si la question migratoire « deviendra l’enjeu de l’urne au Canada comme c’est le cas en ce moment aux États-Unis ».

De son côté, le chef conservateur, Pierre Poilievre se plaint du « chaos » dans le dossier de l’immigration après huit ans de régime libéral. Mais il se garde bien de dire si sa politique du « gros bon sens » le conduira à revoir à la baisse la cible d’un demi-million d’immigrants par année, par crainte de se mettre à dos une portion de l’électorat né ailleurs qu’au pays.

Et on peut penser qu’il cherche à éviter de donner des munitions à ses adversaires qui pourraient être tentés, nous dit François Rocher, « d’associer le discours dur à l’endroit de l’immigration à Pierre Poilievre et puis d’associer Poilievre au discours dur qu’on entend aux États-Unis ».

Plus que jamais l’immigration est devenue une question centrale de la politique canadienne et elle continuera de mettre en opposition la volonté du gouvernement du Québec de déterminer sa capacité d’intégration tout en assurant la protection du français, et celle du gouvernement central souhaitant faire de l’immigration un outil de « construction nationale » de première importance.

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