À propos de l'auteur : Jean-Claude Bürger

Catégories : International

Partagez cet article

Jean-Claude Bürger

Jean-Claude Bürger

On se demande où la très conservatrice Cour suprême des États-Unis va faire souffler son vent de changement après avoir ouvert la porte à l’interdiction des avortements pour chaque État américain. Au cas où elle manquerait d’idées, peut-être ira-t-elle voir chez ceux qui pourraient constituer une source d’inspiration ?

Le Honduras par exemple vient de modifier l’article 67 de sa Constitution pour s’assurer que l’interdiction de l’avortement ne pourra être modifiée par le Parlement qu’avec une majorité de 75 %.

Dans ce pays l’interruption volontaire de grossesse peut être punie de six ans d’emprisonnement pour la mère, même en cas de viol, d’inceste, de malformation du fœtus et ce, même si la vie de la mère est menacée. Haïti, le Salvador la République Dominicaine et le Nicaragua pratiquent également une interdiction totale en toutes circonstances …

Pouvoir absolu sur le corps

Il est vrai que ces législations qui ont au moins le mérite de la simplicité prévalent dans des pays où l’influence des églises chrétiennes est dominante.

Mais les gouvernants n’ont pas besoin de prétextes religieux pour exercer un pouvoir absolu sur le corps de leurs concitoyens. Ils l’ont fait de tout temps : l’État se donne le droit d’envoyer les jeunes hommes tuer ou se faire tuer, contrôle la sexualité et la capacité de procréer des jeunes femmes, enferme les délinquants, et exécute les criminels …

Le pouvoir quelle que soit sa source, a le monopole de l’exercice légal de la force brutale sur ses sujets. C’est cet exercice qui assure et symbolise sa puissance.

Police gynécologique

Sous la dictature de Nicolae Ceaușescu la Roumanie avait décidé d’aller au bout de cette logique de contrôle. Le prétexte : la démographie en baisse, professait le secrétaire général du parti. Elle rendait indispensable soutenait-il, une politique nataliste coercitive pour éviter le déclin national.

En1967 le décret 770 imposera donc entre autres, les mesures suivantes :

– Interdiction de l’avortement (des exceptions sont prévues si on arrive à prouver viol ou inceste).
– Inaccessibilité aux produits anticonceptionnels.
– obligation d’enfanter pour les couples fertiles (Taxe spéciale pour les célibataires et les couples sans enfants.)
– Examen gynécologique obligatoire mensuel sur les lieux de travail pour les femmes jusqu’à l’âge de 45 ans; un certificat est alors décerné par ce que les Roumains appelaient la police gynécologique. Elle était chargée de détecter les avortements et les débuts de grossesse. Ce certificat était indispensable pour l’obtention de travail, papiers, permis etc.
– Surveillance par la police secrète des hôpitaux pour s’assurer que les grossesses détectées sont menées à terme.
– Encouragement par l’État de l’abandon des enfants non désirés et création pour ce faire d’un réseau de 600 orphelinats.
– Soi-disant prise en charge par l’État des enfants non désirés dans des orphelinats (De fait, leur traitement fut bien souvent abominable).

Impossible aux États-Unis ?

Ce n’est que 22 ans plus tard, que le décret fut supprimé. Une journée après l’exécution le 25 décembre 1989 de celui qui s’était proclamé « génie des Carpates ».

Impossible aux États-Unis diront certains ; ils ont probablement raison, du moins veut-on l’espérer.

Pourtant :
– Le Missouri a déjà tenté en 2019 d’instaurer deux examens gynécologiques obligatoires comme condition préalable à tout avortement. Ces examens sont médicalement inutiles assurent de nombreux médecins. Leur seul rôle pensent-ils est d’intimider, d’imposer une mesure vexatoire et pénible aux femmes qui y sont soumises.
– De son côté, le Texas fidèle à ses traditions, a recours aux chasseurs de primes. Dix mille dollars sont promis à tout citoyen qui poursuivra au civil la femme coupable de se faire avorter ou ses complices … à condition qu’il gagne sa cause. L’argent de la prime sera payé par ceux qui seront condamnés.

La nouvelle loi interdit tout avortement après six semaines suivant la conception, même en cas d’inceste ou de viol. (Souvent ce délai est dépassé quand une femme s’aperçoit qu’elle est enceinte.)

« Bounty Hunters »

Ces nouveaux « Bounty Hunters » n’auront cette fois pas besoin de prendre leur arme pour traquer les délinquantes dans ce pays où la Constitution semble pourtant plus prompte à protéger le droit de disposer d’un fusil mitrailleur que celui de disposer de son propre corps.

Les plus cyniques ajouteront que les politiciens pro-vie sont souvent ceux-là même qui défendent les positions de la NRA* et qu’ils encouragent une sorte d’interruption volontaire d’existence puisque près de 60 % des quelque 40 000 décès annuels par arme à feux aux USA sont des suicides.

Les critiques de nos voisins du Sud cèderont probablement à la tentation de mettre ces incohérences sur le compte de la bigoterie de ce pays ou les religions sont encore très présentes.

Les statistiques les détromperont. En ce qui concerne la population américaine, elle est très majoritairement en faveur du libre choix. Le Pew Research Center, centre de recherche respecté et politiquement neutre** est sans ambiguïtés :

Depuis 27 ans, la majorité des Américains favorise le libre choix.

Les partisans du libre choix sont majoritaires chez les membres de la plupart des églises, seuls les protestants évangéliques blancs ne sont qu’à 24 % partisans du libre choix contre 74 % qui s’autoproclament pro-vie.

Ailleurs les pro-choix dominent : 60 % chez les blancs protestants non évangéliques, 66 % chez les protestants noirs, 56 % chez les catholiques et 84 % chez les autres caractérisés comme non affiliés.

Chez les démocrates 80 % optent pour le libre choix. Chez les républicains 60 % sont contre ce droit.

Aujourd’hui, 61 % des gens pensent que l’avortement devrait être autorisé dans tous ou la plupart des cas. Seuls 31 % sont de l’opinion inverse.***

Employer la force ?

Jusqu’où les républicains et la Cour suprême qu’ils ont sécrétée pourront-ils prendre des décisions à l’encontre de la volonté de la majorité ?

Lorsque pour ce faire, le contrôle des tribunaux et l’intimidation judiciaire ne suffisent pas, certains républicains et non des moindres, paraissent prêts à employer la force. C’est du moins ce que semble démontrer la commission d’enquête du Congrès sur les événements du 6 janvier.

Les autocrates ne font pas partie de la culture politique américaine. Si Ceaușescu était encore de ce monde, il pourrait rappeler à certains qu’il faut toujours savoir jusqu’où l’on peut aller trop loin. Parfois pour un pas de trop, même les dictateurs peuvent être victimes d’un accident du travail …

*National Rifle Association
** Allside Media Bias Rating
***Statistiques du Pew Research Center

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • C’est le choc malgré le caractère on ne peut plus prévisible de l’évènement. Pourquoi ? Réponse sous forme de question : combien de fois avons-nous entendu ce genre de phrase au cours des derniers jours: « Je n’ai pas connu d’autre reine qu’Élisabeth » ou, si on est indifférent a sa mort (ou si on fait semblant) : « Je n’en ai pas connu d’autre que celle-là .» Surtout si on est un baby-boomer et… God knows qu’on en compte quelques uns au pays du Québec.

    Continuer la lecture
  • On a dit que ce jeudi 8 septembre le vingtième siècle s’est fait reléguer définitivement à la place qui lui revient: dans les livres d’Histoire. Rarement la mort que chacun savait imminente, d’une très vieille dame qui n’a pratiquement jamais exprimé en public une opinion ou un sentiment sur quoi que ce soit, n’a généré, une telle vague d’émotions chez des gens qui ne l’ont jamais rencontrée.

    Continuer la lecture
  • Professeur associé à l’université nationale Académie Kyiv-Mohyla de Kyiv, fondée en 1615, Mychailo Wynnyckyj a été conseiller du ministre ukrainien de l’Éducation  et des Sciences. Né à Kitchener, en Ontario, il vit depuis 2003 à Kyiv avec son épouse et leurs quatre enfants. Contacté par courriel, il raconte …

    Continuer la lecture
  • Des émeutiers qui envahissent un Palais présidentiel et qui s’ébattent joyeusement dans la piscine de leurs adversaires, on avait déjà vu pareil spectacle en Ukraine et au Sri Lanka. Le 29 août dernier, c’était au tour de l’Irak de vivre son moment piscine, avec l’irruption des partisans du leader populiste Moqtada al-Sadr dans la « Zone verte », le camp retranché du pouvoir depuis l’invasion américaine de 2003.

    Continuer la lecture