À propos de l'auteur : Claude Lévesque

Catégories : International

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Claude Lévesque

2007, le grand marché de Kaboul en des jours meilleurs.

Claude Lévesque

En Afghanistan, pour reprendre l’expression bien connue, la misère s’est jetée sur le pauvre monde. La sécheresse et la désorganisation provoquée par le retour au pouvoir des talibans y ont produit une des pires catastrophes humanitaires du siècle.

Ce pays vit de crises en crises depuis au moins le milieu des années 1970 et plus particulièrement depuis l’invasion soviétique en 1979. Une fois de plus, les Afghans, qui ont toujours été pauvres, sont au bord de la famine.

En 2021, la sécheresse a fait chuter les rendements agricoles d’au moins 20% par rapport à l’année précédente, compromettant les semailles d’automne tandis que les éleveurs peinent à nourrir leurs bêtes. Une bonne partie du pays est désertique mais l’agriculture est possible et relativement productive dans plusieurs vallées grâce à des ouvrages d’irrigation récents ou traditionnels. Cependant, la pluie s’est de nouveau faite rarissime partout.

La faute, on s’en doute bien, est attribuable au dérèglement du climat, auquel les Afghans contribuent assez peu.

Retour des talibans

En août 2021, les talibans sont entrés dans Kaboul, ce qui marquait leur retour au pouvoir après une éclipse de 20 ans. Si les combats ont pris fin pour l’essentiel, la suspension de l’aide étrangère a exacerbé les difficultés vécues par la population parce que le gouvernement afghan était financé à 80% par cette aide. Les principaux pays donateurs y ont mis fin parce qu’ils considèrent les talibans comme un mouvement terroriste. 

Résultat : les fonctionnaires ne reçoivent plus de salaires et les citoyens ne bénéficient plus des services publics, déjà limités, sur lesquels ils pouvaient compter. 

Le temps des conférences

Une conférence internationale sur l’Afghanistan devrait se tenir, en mode virtuel, vers la fin du mois sous les auspices de l’ONU, en partenariat avec le Royaume-Uni et l’Allemagne. On éprouve tout de suite une impression de déjà-vu. Après la chute du premier régime taliban en 2001, on avait assisté à plusieurs de ces grand-messes qui se terminaient par des promesses d’aide totalisant quelques milliards de dollars : Bonn en 2001, Berlin en 2004, Londres en 2006, Rome en 2007… [i]

La différence fondamentale avec les conférences précédentes, c’est évidemment que le fait que les talibans ne viennent pas d’être chassés du pouvoir, ils viennent au contraire de l’avoir reconquis! L’autre différence, c’est que l’Afghanistan intéresse moins l’opinion publique dans la plupart des pays, pour cause de « fatigue des donateurs », de désengagement des militaires occidentaux et de « concurrence » venant des autres crises, dont l’ukrainienne.
 
Priorité à l’humanitaire

Dans les circonstances, les dons et les promesses de dons, au moins dans le court et moyen terme, se limiteront presque exclusivement à l’humanitaire, sauf peut-être de la part de certains pays musulmans.

« Des institutions financières […] et commerciales ne peuvent plus transférer des fonds sous la crainte d’être pénalisés par la bande par la prescription des États-Unis interdisant tout engagement avec des « terroristes ». C’est l’imposition d’un régime de loi américain extra territorial », a observé Pierre Beaudet, directeur d’Alternatives, dans un échange de courriels.[ii]

« Les talibans n’ont aucun vision de la reconstruction du pays ni de l’aide internationale. [Cependant] il y aussi des milliers d’Afghans avec qui on peut, à petite échelle, s’engager comme on l’a fait en Afrique du Sud sous l’apartheid », a poursuivi M. Beaudet.
 
En attendant, plus de 24 millions d’Afghans, soit 59 % de la population, ont besoin d’une assistance humanitaire d’urgence, sous une forme ou une autre, mais presque toujours sous forme d’aliments, selon l’ONU. Les agences spécialisées précisent que la malnutrition sévère menace plus de la moitié des enfants de moins de cinq ans.

« Le plan d’aide humanitaire aux Afghans ainsi qu’[aux] communautés d’accueil [des réfugiés] nécessite 4,4 milliards de dollars, ce qui constitue le plus important appel humanitaire jamais lancé », annonçait le 11 janvier l’organisation internationale.[iii]

Rappelons qu’environ neuf millions d’Afghans vivent en exil dans les pays voisins (principalement au Pakistan et en Iran), dont 2,2 millions seulement sont inscrits auprès du HCR. Une bonne partie de ces réfugiés ont quitté leur pays il a déjà plusieurs décennies. Un nombre important de personnes déplacées par les conflits ou par la sécheresse, probablement plus d’un million, vivent par ailleurs à l’intérieur des frontières de l’Afghanistan.
 
Punir les Afghans

Le gouvernement américain a annoncé le 11 février qu’il gelait jusqu’à nouvel ordre les quelque 7 milliards$ d’avoirs en devises fortes que la banque centrale de l’Afghanistan possède mais qui se trouvent dans des banques aux États-Unis. Ce geste n’est pas très étonnant vu la réputation des talibans.

Ce qui est plus surprenant, c’est le fait que la moitié en soit confisquée dans le but d’indemniser lesvictimes du 11-Septembre. Le gouvernement Biden choisit ainsi de punir les Afghans plutôt que l’Arabie saoudite, dont la plupart des terroristes étaient ressortissants. Une Arabie saoudite dont les dirigeants ne sont pas plus démocratiques que les talibans, et tout aussi misogynes.

« C’est scandaleux et démontre que la mentalité à Washington est que le monde leur appartient et qu’ils peuvent agir comme ils veulent, de l’avis de Pierre Beaudet, pour qui cet unilatéralisme risque de s’accélérer avec la guerre en Ukraine.
 
La couture ou la drogue

En 2021, le FMI estimait que le produit intérieur brut par habitant de l’Afghanistan « s’élevait » à environ 509 $, ce qui en faisait le 184e pays, sur 194, dans le palmarès de la richesse matérielle. Évidemment, personne ne pourrait vivre avec un tel pécule dans un pays « développé ». C’est pourquoi on calcule aussi le PIB ajusté au pouvoir d’achat, ce qui permet de déterminer que l’Afghan moyen dispose de l’équivalent d’environ 2100$.

Un citoyen dont le revenu est inférieur à cette moyenne possède, s’il est chanceux, un âne et peut-être même une vache, qui peut brouter sur un bout de terrain marginal. S’il s’agit d’une femme qui vit dans un quartier populaire ou dans un village où les ONG sont passées, elle possède probablement une machine à coudre, avec laquelle elle confectionne des robes qu’elle essaye de vendre, en concurrence avec des millions d’autres couturières.

L’Afghanistan, on l’a dit, est un pays aride. Il possède en revanche d’importants gisements de cuivre, de lithium, de cobalt et de terres rares, et il se trouve sur l’itinéraire normal des gazoducs qui relieront peut-être, un jour, les gisements du Turkménistan au sous-continent indien.

En attendant, l’Afghanistan conserve plutôt le championnat du principal producteur d’opium dans le monde, le pavot résistant assez bien à la sécheresse.  

La récolte y a encore augmenté en 2021. D’après l’ONUDC[iv], cela pourrait entraîner « l’inondation des marchés du monde entier par quelque 320 tonnes d’héroïne pure ».
L’Afghanistan continue de fournir environ 80% de l’opium et de l’héroine dans le monde. Une bonne partie de cette drogue est consommée localement ou dans les pays voisins.

[i] La liste ne s’arrête pas là puisqu’elle comprend aussi des rencontres à Paris (2008), Moscou (2009), La Haye (2009) Londres (2010) Bonn (2011), Londres (2014), Genève (2020).

[ii] Nous avons appris avec regret le décès de M. Beaudet peu de temps après qu’il eut répondu à nos questions.  

[iii] « L’ONU et ses partenaires prévoient une aide pour 28 millions de personnes en situation d’urgence en Afganistan et dans les pays voisins », communiqué de l’OCHA et du HCR publié le 11 janvier 2022.

[iv] Office des Nations unies contre la drogue et le crime

J’ai appris avec surprise et avec beaucoup d’émotion le décès de Pierre Beaudet, survenu quelques heures à peine après qu’il eut répondu à mes questions sur la crise humanitaire en Afghanistan, dans un échange de courriels. Docteur en sociologie, Pierre Beaudet a été un des fondateurs en 1994 d’Alternatives, une ONG (organisation non gouvernementale) présente dans plusieurs pays. Il a connu une brillante carrière en développement et coopération internationale en Amérique latine, en Afrique et au Moyen-Orient, ainsi que dans l’enseignement, à l’Université du Québec à Montréal, à l’Université du Québec en Outaouais et à l’Université d’Ottawa. Il avait repris récemment la direction d’Alternatives. Il a publié de nombreux ouvrages et articles sur les impacts de la mondialisation, ici et ailleurs.

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