À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

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Dix Empire State Building ne suffiraient pas à stocker en billets verts la dette américaine.

Rudy Le Cours

On s’inquiète à bon droit du gonflement de la dette canadienne qui s’établit à la coquette somme de 1216 milliards cette année. Avec les déficits anticipés, elle atteindra 1344 milliards en 2028. Énooorrme, clament beaucoup d’observateurs, surtout dans un contexte où les taux d’intérêts sont désormais élevés. De la petite monnaie malgré tout, peut-on répliquer, si on la compare à la dette de nos voisins du Sud.

Exprimée en dollars américains, notre dette vaut 900 milliards (un dollar canadien égale 74 cents américains). Fin mai, lorsque le Congrès s’est entendu pour percer le plafond de la dette américaine, elle avait atteint 31 400 milliards.

Vous avez bien lu : 31 400 000 000 000 $.

Le compromis alors trouvé in extremis prévoit que ce plafond disparaît jusqu’au 1er janvier 2025, soit après les prochaines élections présidentielles de novembre prochain. Il est hautement probable qu’elle aura alors gonflé encore d’au moins 1000 milliards …  et qu’elle fera l’objet d’une nouvelle foire d’empoigne au sein du prochain Congrès. 

À titre indicatif, le Congressionnal Budget Office (CBO), le pendant américain de notre Directeur parlementaire du budget, estime à quelque 1500 milliards le déficit de l’an prochain, soit l’équivalent de 5,8 % de la taille de l’économie américaine. 

Si on remet le tout en perspective, la dette fédérale canadienne équivaut à 2,9 % du plafond de la dette publique américaine alors que l’économie canadienne représente environ 8,5 % de la taille de l’américaine. Autrement dit, les États-Unis sont grosso modo trois fois plus endettés que le Canada.

Un défi à l’imagination

Voici une façon de visualiser ce que signifie 31 400 000 000 000 $ : si on détenait un milliard en coupures de un dollar, il faudrait construire un coffre-fort de 78 mètres de long, par 17,1 mètres de large et 1,1 mètre de hauteur pour l’entreposer.

Si on multiplie ça par 31 400, il faudrait une chambre-forte équivalant au moins 10 fois l’Empire State Building et ses 102 étages et sa hauteur de 381 mètres, en excluant ses antennes (1).

Évidemment, il n’y a pas assez de billets à l’effigie de Washington en circulation pour matérialiser cette dette. Les esprits malicieux diront que cela représente une belle économie d’espace. Quoi qu’il en soit, trop de gens peinent à concevoir ce que représente pareil trou noir.

Voici une autre image, dans la mesure où on peut se représenter un trou noir quand on ne s’appelle pas feu Hubert Reeves. Il faudrait 14 ans et demi de productions de biens et services au Canada pour combler ce gouffre (2).

À l’échelle de l’économie américaine, la dette équivaut à la valeur annuelle de la taille de l’économie, la plus grande du monde. Il faut remonter à 1943, quand les États-Unis participaient à la Deuxième Guerre mondiale sur deux fronts, pour retrouver l’équivalent.

Washington « reste sur une voie insoutenable, dépensant et empruntant des sommes exorbitantes alors que l’économie tourne à un régime de plein emploi ou plus », soulignent Taylor Schleich et Warren Lovely de la Banque nationale dans une récente analyse (3).

Une dette en croissance

Comme le précise le CBO, cette dette représente à la fois les déficits accumulés et les emprunts de Washington pour financer une panoplie de programmes comme les prêts aux étudiants ou aux PME. Si rien n’est fait pour corriger sa trajectoire, elle devrait franchir la barre des 45 000 000 000 000 $ au tournant de la décennie.

Le service de cette dette coûte cette année 640 milliards au Trésor, soit 2,4 % du PIB américain (4) soit une fois et demie la taille de l’économie québécoise . 

En comparaison, le service fédéral est passé de 0,9 % du PIB canadien avant la pandémie à 1,6% cette année, en tenant compte des déficits élevés des dernières années et de la montée des taux d’intérêt. Il avait culminé à 6,5%, en 1990 (5).

L’écart entre les dettes canadienne et américaine explique pourquoi il en coûte plus cher à Washington qu’à Ottawa pour emprunter.

Ainsi pour un prêt de 90 jours, Washington consent 5,41 %, contre 5,02 % pour Ottawa. Cela reflète bien sûr l’écart de 50 points centésimaux entre le taux directeur de la Réserve fédérale et celui de la Banque du Canada.

Pour les emprunts à long terme, ce sont les attentes inflationnistes des prêteurs liées au poids de la dette qui servent plutôt de mesures étalon. Un emprunt de 10 ans par Washington lui coûte 4,45% ces jours-ci, contre 3,66% pour Ottawa, un écart de 79 points. 

L’écart va s’élargissant avec la durée du prêt. Il atteint 114 points pour un terme de 30 ans. 

Autrement dit, même si les bons du Trésor de l’Oncle Sam constituent une valeur refuge, les prêteurs se montrent plus exigeants pour détenir une partie de la dette américaine. Ce qui ne les empêche pas pour autant d’en vouloir toujours davantage, d’autant plus que la dette offre désormais un rendement plus élevé que l’inflation, ce qui n’a souvent pas été le cas durant la décennie précédente.

Bref, du rendement assuré à risque quasi nul.

Dette brute et dette nette

Jusqu’ici, nous avons comparé la dette brute des deux pays et le tableau reste nettement à l’avantage du Canada.

Exprimée en proportion de la taille de l’économie, la dette brute des États-Unis équivaut à 123 %, contre 106 % pour la canadienne, si on inclut aussi la dette des provinces. Seuls le Royaume-Uni et l’Allemagne font mieux à ce chapitre.

Quand on compare les dettes entre États, le concept le plus utilisé, toutefois, est celui de la dette nette. 

À la dette financée par des emprunts ou dette brute, il faut soustraire la valeur des actifs financiers détenus par les États qui font contrepoids. 

Avec ce point de comparaison, on constate jusqu’à quel point la dette canadienne est moins lourde à porter que l’américaine.

Grâce aux Régime de pension du Canada et au Régime des rentes du Québec, tous deux partiellement capitalisés, la dette nette canadienne équivaut à 15 % de son PIB, contre 97% pour l’américaine (6). 

À ce chapitre, le Canada est bon premier de classe. Il devrait garder cette position enviable, compte tenu de la bonification du RPC et du RRQ entrée en vigueur en 2021, bonification, rappelons-le, entièrement capitalisée. On est loin ici d’une crise des retraites, comme la France en a vécu une, il y a quelques mois.

Le fantasme des hausses de taxes

Beaucoup d’observateurs font remarquer depuis des lustres que la ponction fiscale de Washington est la plus faible du G-7. Il suffirait d’une taxe sur la valeur ajoutée de quelques points de pourcentage, l’équivalent de notre TPS, pour que la dette américaine soit effacée en quelques années à peine.

Voilà qui s’appelle rêver en couleurs. Il ne faut pas oublier que l’élément déclencheur de la Révolution américaine et de la guerre d’indépendance contre l’Angleterre qui a suivi, est une révolte contre la taxe sur le thé. C’est ce qui a donné naissance au Boston Tea Party, un haut fait enseigné dans toutes les écoles américaines et qui résonne très fort encore aujourd’hui au sein du Parti républicain et dont l’écho est entendu aussi chez beaucoup de démocrates.

Autrement dit, vouloir redresser la fiscalité américaine est synonyme de défaite électorale. À peine peut-on envisager quelques mesures ténues.

Alors, on se croise les doigts, on touche du bois en espérant qu’il y aura toujours assez de capitaux disponibles pour financer la dette américaine. La dette américaine est largement détenue par les Américains eux-mêmes. Le principal prêt étranger, le Japon, en détenait une tranche de 1082 milliards, l’an dernier, le Canada, à peine 229 milliards, soit moins que les Îles Caïmans, un paradis fiscal, selon Statistica (7).

Et si un jour Washington ne pouvait plus trouver de prêteurs, il pourra compter sur la Réserve fédérale américaine pour réactiver sa planche à billets, comme elle l’a fait durant la crise financière de 2008-2010.

Son action a sauvé le système capitaliste mondial et permis son expansion continue jusqu’à la pandémie. 

Ce n’est pas la dette américaine qui va l’effrayer. 

1- https://www.visualcapitalist.com/cp/us-debt-31-4-trillion-owed-in-2023/

2- PIB canadien annualisé du troisième trimestre 2023 au taux de change de 74 cents américains

3- https://www.bnc.ca/content/dam/bnc/taux-analyses/analyse-eco/mensuel/mensuel-obligataire.pdf

4 –https://www.cbo.gov/publication/58946

5 –https://www.budget.canada.ca/fes-eea/2023/report-rapport/overview-apercu-fr.html#a8

6- https://nbf.bluematrix.com/sellside/EmailDocViewer?encrypt=34fb163e-c356-48db-8a75-95f15e172f23&mime=pdf&co=nbf&[email protected]&source=mail

7- https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2023-06-24/demystifier-l-economie/qui-finance-la-dette-des-etats-unis.php#:~:text=Contrairement%20à%20ce%20qu%27on,finances%2C%20les%20marchés%2C%20etc.

Un commentaire

  1. Hendrik 14 décembre 2023 à 6:46 pm-Répondre

    Merci beaucoup pour cet article ! Il m’a permis de mieux comprendre la façon dont les États-Unis gèrent leur argent ainsi que celui de leurs alliés. Il n’est pas surprenant qu’il y ait eu des crises aussi importantes et une inflation immense, tout cela avec des politiques et des banques corrompues cherchant à justifier l’injustifiable.

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