À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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L’annonce a fait la « une » des médias : Joe Biden a décidé le 4 juin de fermer temporairement  la frontière avec le Mexique aux migrants clandestins demandant l’asile aux États-Unis. Un coup de barre à droite sur un sujet clé de la campagne présidentielle, quelques semaines avant son premier débat avec Donald Trump. Un mois plus tôt, il qualifiait quatre pays de « xénophobes » parce qu’ils « ne veulent pas d’immigrés ». Cette fois, la nouvelle s’est retrouvée dans une rivière de brèves. Et pourtant …

Antoine Char

Joe Biden est « une machine à gaffes ». Il l’a dit et répété lors de la campagne présidentielle de 2020. En a-t-il fait une autre le mois dernier lorsqu’il a qualifié le Japon et l’Inde de « xénophobes » ? (1)

Alors que le 46ème président des États-Unis est rattrapé par la question migratoire — un de ses talons d’Achille en cette année électorale — il a lancé un pavé dans la mare diplomatique entre Washington et ses deux alliés asiatiques. « Ils ne veulent pas d’immigrés. » Vrai, faux ?

Pour le Japon, la notion d’homogénéité ethnique reste forte et « si certains Japonais, surtout les plus âgés, peuvent être xénophobes, la société contemporaine est assez tolérante, voire accueillante envers les étrangers (y compris les immigrants) »,  explique John Lie,  professeur de sociologie à l’Université de Berkeley (échange de courriels).

Né en Corée du Sud, ayant grandi au Japon, il sait de quoi il parle. Quant au gouvernement nippon « longtemps dominé par les conservateurs – il mène une politique d’immigration restrictive. » C’est sans doute sur ce point que Biden a voulu insister en rappelant que dans son pays les « immigrés nous rendent forts ».

70 000 immigrants annuellement

Il est vrai, rappelle Lie que « les États-Unis ont souvent été pro-immigration contrairement au Japon ». Ce pays de 127 millions d’habitants, dont 10 % ont plus de 80 ans, accueille en moyenne 70 000 immigrants annuellement. Au total, le pays du Soleil-Levant compte deux millions de travailleurs immigrés, surtout vietnamiens, philippins et indonésiens.

Pour Claude-Yves Charron, professeur de communication internationale à l’UQAM (1978-2018), délégué général du Québec à Tokyo (2011-2013) si le Japon limite le nombre d’immigrants c’est essentiellement parce qu’il « y a très peu d’espaces d’habitations et qu’ils sont minuscules » (échanges de courriels).

Sans compter, ajoute-t-il, que la chute du taux de change japonais attire moins d’immigrants et que « le salaire horaire moyen est moins élevé que dans d’autres pays asiatiques ».

L’ex-universitaire et diplomate « trouve quand même incroyable que dans le contexte des tensions de son « pas de deux » avec la Chine, il [Biden] insulte ainsi ses deux principaux alliés de la région, le Japon et l’Inde ».

La Maison-Blanche a rapidement cherché à « adoucir » la critique inattendue de Biden envers Tokyo et New Delhi qui ont bien sûr rejeté ses propos. « Le point de vue que défendait le président, et je pense que dans le monde entier les gens en sont conscients, c’est que les États-Unis sont un pays d’immigrés, c’est dans notre ADN », devait expliquer le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby.

Selon le think tank Pew Research Center de Washington, les États-Unis comptent plus d’immigrants que tout autre pays au monde. (2) Plus de 40 millions des 335 millions d’Américains sont nés à l’étranger.

Il est vrai que l’Oncle Sam, malgré ses nombreux travers, fait encore et toujours rêver. Le XXIe siècle a beau être qualifié de « siècle asiatique », près de 100 000 Indiens et plus de 50 000 Chinois ont tenté d’entrer illégalement aux États-Unis l’an dernier. (3)

Biden se dit d’ailleurs contraint de poursuivre la construction du mur à la frontière mexicaine commencé par son prédécesseur Donald Trump selon qui les migrants « empoisonnent le sang » de son pays.

Et si plus de trois millions de personnes sans papiers seraient entrées par le Mexique l’an dernier, la moitié aurait été renvoyée, affirme Biden qui, le 4 juin a signé un décret empêchant les migrants arrivés illégalement d’accéder au système d’asile lorsque leur nombre dépasse les 2 500 par jour.

Le Wall Street Journal, rappelait ceci en février lors d’un sondage à l’échelle nationale : 20 % des électeurs considèrent désormais l’immigration comme leur principal sujet de préoccupation, contre 13 % en décembre.

Immigration, immigration …

Plus que jamais, la thématique de l’immigration domine l’agenda politique non seulement aux États-Unis, mais un peu partout en Occident où on se demande comment ralentir ou même interrompre les flux migratoires, légaux ou illégaux.

Plus de 300 millions de personnes vivent en dehors de leur pays d’origine. Par choix ou par nécessité. C’est au moins 4 % de la population mondiale et cela n’est pas toujours bien vu dans certains pays.

L’Union européenne, par exemple, compte plus de 2000 kilomètres de clôtures pour les endiguer l’afflux de personnes du «Sud global».  L’« Europe forteresse » est une réalité.

Dans ce même « Sud », l’Inde a érigé un mur de plus de 3000 kilomètres pour endiguer l’afflux de Bangladais. New Delhi fixe par ailleurs des critères religieux pour l’obtention de la citoyenneté de ses immigrants. Ainsi, les musulmans venant de l’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh sont exclus.

Au total, les immigrants représentent moins de 0,5 % de son 1.4 milliard d’habitants.

Est-ce pour ces raisons que Biden a qualifié le pays le plus peuplé de la planète de « xénophobe » ? Les généralisations sont souvent fausses et sa déclaration pas très diplomatique et fort peu médiatisée aux États-Unis, est à ajouter à sa ribambelle de gaffes.

Gaffes, gaffes, gaffes …

Ses conseillers sursautent à chacune d’entre elles, puis s’empressent de les « clarifier ». N’a-t-il pas qualifié Vladimir Poutine de « salopard cinglé » après avoir lancé ceci : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir » ? S’il a raison, dans les couloirs feutrés de la diplomatie c’est un crime de lèse-majesté.

Avant de devenir le vice-président de Barack Obama, il avait dit ceci de son futur patron : « Monsieur Obama est le premier Afro-américain populaire, qui est intelligent, s’exprime bien et propre sur lui. » L’électorat noir ne lui en a pas tenu rigueur même s’il lança lors de la présidentielle de 2020 : « Vous n’êtes pas Noir si vous votez pour Trump. »

Aujourd’hui, Trump grignoterait du terrain dans cet électorat qui vote traditionnellement démocrate.

Dans l’actuelle guerre à Gaza, Biden s’emmêla les pinceaux en déclarant : « Le président du Mexique Sissi [en fait le président de l’Égypte], ne voulait pas ouvrir le passage pour laisser passer l’aide humanitaire. »

Un mois après l’invasion russe de l’Ukraine, il avait lancé ceci en mars 2022 : « Poutine peut encercler Kyiv avec des chars, mais il ne gagnera jamais le cœur du peuple iranien. »

Quatre mois plus tard, trop collé au texte défilant sur son télésouffleur, il prononça ces mots : « End of the quote. Repeat the line. » (Fin de la citation. Répétez la ligne ).

Au début de l’année il qualifiait Trump de « président en exercice » et ces dernières semaines, il a confondu Emmanuel Macron avec « Mitterrand d’Allemagne ».

Cette fois, il s’est vite repris … contrairement à Trump qui a récemment confondu son adversaire « sénile » avec … Obama. Et l’ancien président Jimmy Carter est devenu le joueur de tennis Jimmy Connors (4).

Biden réélu, a-t-il encore soutenu, « plongerait le monde dans la Deuxième guerre mondiale ».

On le voit, les lapsus, déclarations à l’emporte-pièce, maladresses verbales, bref les gaffes ne sont pas l’apanage de Biden bien qu’il en aurait fait plus de 150 depuis le début de son mandat présidentiel. Si les médias l’ont surnommé «Biden the blunder» (la gaffe), il aime rappeler ceci : « Je suis une machine à gaffes, mais mon Dieu, quelle chose merveilleuse comparé à un gars qui ne sait pas dire la vérité. »

Très bien, mais il y a fort à parier que s’il avait traité ses compatriotes de « xénophobes », parce qu’ils veulent moins d’immigrés, sa « gaffe » lui aurait alors coûté plus cher que toutes les autres.

 

  • (1) Biden a non seulement qualifié le Japon et l’Inde de « xénophobes », mais aussi la Chine et la Russie. Nous nous sommes limités dans cet article à mettre l’accent sur les deux principaux alliés américains en Asie. Voici sa citation intégrale prononcée le 1er mai 2024 … lors du Mois du patrimoine des Américains d’origine asiatique et des insulaires du Pacifique: « Pourquoi la Chine connaît-elle une telle stagnation économique ? Pourquoi le Japon a-t-il des difficultés ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Inde ? Parce qu’ils sont xénophobes. Ils ne veulent pas d’immigrés. »
  • (2) https://www.pewresearch.org/short-reads/2020/08/20/key-findings-about-u-s-immigrants/
  • (3) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/05/31/en-libye-benghazi-nouveau-hub-de-la-migration-clandestine-vers-les-etats-unis_6236569_3212.html
  • (4) https://www.forbes.com/sites/saradorn/2024/05/14/biden-trump-gaffe-tracker-biden-gets-2021-inflation-rate-wrong-trump-bizarrely-riffs-about-hot-dogs-hannibal-lecter-and-sinatra/?sh=6d622c34b3a8

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