À propos de l'auteur : Claude Lévesque

Catégories : International

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Claude Lévesque

L’insurrection avortée du groupe Wagner et de son chef Evguéni Prigogine en Russie a eu pour effet de braquer les projecteurs sur le recours aux mercenaires dans les conflits armés.

Cette pratique n’est pas nouvelle. Elle est peut-être aussi vieille que l’invention des États et des conflits entre ces derniers. Ce n’est pas impossible puisqu’un mercenaire, c’est essentiellement une personne qui est spécialement recrutée pour combattre dans un conflit armé, essentiellement en vue d’obtenir une rémunération, et qui n’est ni un ressortissant ni un membre des forces armées d’une partie au conflit. (1)

L’Histoire fait état de la présence de mercenaires depuis l’Antiquité. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Perses et les Grecs y auraient eu recours, mais la pratique aurait connu son « âge d’or, en Occident, de la fin du Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle ». (2)

Depuis que les armées régulières se sont constituées, en même temps que les États modernes, les militaires relevant directement de ces États sont nettement plus nombreux que les contractuels civils dans les zones de conflits. Le service militaire obligatoire et la conscription en temps de guerre ont évidemment permis cette évolution.

Décolonisation et néocolonialisme

Le mercenariat a néanmoins connu des périodes fastes dans le contexte de la décolonisation en Afrique et en Asie, dans les années soixante et soixante-dix notamment, puis au cours des guerres par procuration où les grandes et moyennes puissances ont tenté d’installer dans les nouvelles républiques des régimes qui leur soient favorables. Le célèbre chef mercenaire français Bob Denard (1929-2007) s’est particulièrement illustré dans ce contexte. Il a notamment exercé ses « talents » au Congo, en Angola, au Zimbawe, au Gabon et aux Comores. (3)

Le fiasco du Vietnam

À la suite du fiasco qu’ils ont connu au Vietnam, les États-Unis ont mis fin au service militaire obligatoire le 27 janvier 1973. Plusieurs pays les ont suivis dans cette voie. Les opinions publiques sont devenues de plus en plus frileuses à l’idée d’envoyer des jeunes compatriotes au champ de bataille, que ces derniers aient été conscrits ou qu’ils se soient engagés volontairement. On a enfin réalisé qu’il est possible de vivre et de célébrer son patriotisme sans envoyer sa jeunesse à l’abattoir quand on n’y est pas obligé. 

Ce désengagement de l’État a quand même eu des résultats moins positifs. Il a ouvert la voie à un retour des soldats de fortune dans les conflits qui allaient inévitablement éclater, d’autant plus que « faire appel à des mercenaires est une façon de réduire les coûts de la guerre ». (4) La fin de la Guerre froide, en libérant des forces qui avaient été gelées pendant 45 ans, allait favoriser ce phénomène.  

L’après-Guerre froide

Le recours aux armées privées a connu à la fin du XXe siècle une recrudescence qui s’est maintenue après le passage au nouveau siècle. Aux États-Unis, les plus connues sont DynCorp et Blackwater.

DynCorp, qui au départ s’appelait California Eastern Airways, a été fondée par d’ex-pilotes de l’aviation américaine en 1946. À la suite d’acquisitions et de fusions, l’entreprise est devenue gigantesque et a diversifié ses activités, dans l’aviation (dont l’entraînement des pilotes), la logistique, la sécurité, le renseignement et le « développement international ». Active aux quatre coins du monde, elle a été un acteur de premier plan en Irak et en Afghanistan. Ses employés étaient souvent d’anciens militaires ou d’anciens policiers. DynCorp a été achetée par un autre fournisseur important du gouvernement américain, Amentum, le 23 novembre 2020.  

Dans la préface de son livre intitulé Blackwater: The Rise of the World’s Most Powerful Mercenary Army, Jeremy Scahill relate le discours que le ministre de la Défense de George W. Bush, Donald Rumsfeld, a prononcé le 10 septembre 2001 au Pentagone. La date et le lieu confèrent une touche de mystère à l’évènement mais c’est surtout le contenu qui est important. 

M. Rumsfeld mettait son auditoire en garde contre la « menace » représentée par « le dernier bastion de la planification centralisée » … Mais où donc ? Au Kremlin ? Vous n’y êtes pas. C’est dans la bureaucratie du Pentagone qu’il situait la « menace » ! 

L’auditoire en question ? Les fonctionnaires chargés de gérer les contrats conclus avec Halliburton, DynCorp, Bechtel et compagnie, ainsi que d’anciens cadres d’Enron, Northrop Grumman, General Dynamics, Aerospace Corporation et autres compagnies, qui avaient été recrutés par Rumsfeld. Tout un aréopage. Les grosses têtes du complexe militaro-industriel, en somme. Et que proposait Rumsfeld ? Une nouvelle doctrine prévoyant, entre autres choses, un recours accru au secteur privé, y compris dans les combats. (5)

De Blackwater à Wagner

Blackwater a été fondée par Eric Prince, fils d’une riche famille du Michigan, ancien membre du corps d’élite des Navy Seals. Son organisation est devenue l’une des plus grosses armées privées au monde.

Quand Donald Rumsfeld a pris sa retraite en 2006, on comptait presque autant de contractuels que de membres des forces régulières en Irak. Cette révolution dans la façon dont l’unique superpuissance mène ses guerres n’a pas empêché celles d’Irak et d’Afghanistan de s’éterniser et de s’enliser, à tel point qu’on ne peut que qualifier de défaite son retrait de ces deux pays. (6)

Blackwater correspond davantage à la définition d’un groupe de mercenaires que Dyncorp, car ses employés ont très souvent été déployés en pleines zones de combats. L’entreprise, rebaptisée Academi en 2011, a fusionné avec Triple Canopy, une société rivale, en juin 2014. Prince est récemment devenu un conseiller auprès du magazine Soldier of Fortune, publication assez sulfureuse qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a déjà été.

Le droit et le déni plausible

Plusieurs instruments internationaux portent sur la question des mercenaires. La Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires, entrée en vigueur en 2001, est un des plus importants. Seuls 37 États l’ont ratifiée. Neuf autres États l’ont signée mais ne l’ont pas encore ratifiée. Ni les États-Unis ni la Russie n’ont signé cet instrument juridique, contrairement à l’Ukraine. La définition d’un mercenaire qui y figure (et dont l’essentiel est cité au début de cet article) comprend aussi plusieurs autres éléments, ce qui complique quelque peu sa mise en application. (7)

Les organisations qui emploient des mercenaires se décrivent d’ailleurs de multiples façons, utilisant rarement ce dernier mot. Quand le groupe Wagner s’est incorporé en 2022, il l’a fait en tant que « compagnie militaire privée », comme plusieurs autres groupes du même genre. On sait que son fondateur, Evguéni Prigogine, est un ancien prisonnier de droit commun qui est devenu le « chef cuisinier »de Vladimir Poutine. La suite est généralement racontée au conditionnel. Le mercenariat est le royaume du flou et du « déni plausible », à l’instar des services de renseignement, avec lesquels il est généralement en contact étroit. (8)

1. Cette définition s’inspire de celle contenue dans la Protocole additionnel 1 des Conventions de Genève, adopté en 1977, et reprise dans la plupart des conventions internationales sur le sujet.

2. Encyclopedia Universalis

3. Mercenariat et sociétés militaires privées : expressions divergentes de la privatisation des conflits, Le Pautremat, Pascal, Inflexions(CAIRN.INFO), premier numéro de 2007; et Le Vif de l’Histoire, Radio France, 31 mai 2023

4. C’est ce qu’on peut lire dans Le Retour des mercenaires, un article écrit par Jacques Hubert Rodier, dans le journal français Les Échos, 15 juillet 2020.

5. Scahill, Jeremy, Blackwater: The Rise of the World’s Most Powerful Mercenary Army, Nation Books, New York, 2007

6. Scahill, Jeremy, op. cit., pp. 341-343

7. McFate, Sean, Mercenaries and War: Understanding Private Armies, 4 décembre 2019, National Defence University Press 

8. What is Russia’s Wagner Group, and Where are its Fighters ?, BBC, 20 juillet 2023

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