À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : Culture

Partagez cet article

Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

Daniel Raunet

Ça revient périodiquement, notre langue est une des plus grandes du monde, ce serait même la cinquième, 88 pays, 300 millions de francophones, répartis sur cinq continents, etc. Toutes ces affirmations, régulièrement régurgitées par les politiciens et les médias, proviennent de la très officielle Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dont le Canada, le Québec et le Nouveau-Brunswick sont membres.

Tout ceci est faux, à moins que l’on considère comme francophone toute personne connaissant peu ou prou notre langue. C’est ce que fait l’Organisation internationale de la Francophonie, qui considère que 15 % des Allemands sont francophones, 16 % des Britanniques, 67 % des Suisses et 19 % des Néerlandais.

Ce qui permet d’ajouter 56 millions de petits cousins supplémentaires dans les pays européens autres que la France, la Belgique et la Suisse.

Le très sérieux site d’observation de la situation linguistique mondiale de l’Université Laval, hébergé par la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN) nous livre un tout autre portrait. Exemple, Haïti. La Francophonie officielle y voit 4,6 millions de francophones, soit 42 % de la population du pays.

Même si le français a statut de langue officielle, c’est le créole qui est la véritable langue commune, une langue non latine, malgré sa base lexicale française. Une phrase comme « pale franse pas di moun savé pou sa » (parler français n’est pas synonyme de savoir) n’est pas du français. En fait, selon les chercheurs de la CEFAN 80 % des Haïtiens ne parlent que le créole.

C’est en Afrique où le tour de passe-passe est le plus flagrant. C’est en effet là que se trouveraient 59 % des « locuteurs quotidiens » du français selon la Francophonie officielle. Voyons-y de plus près.

Héritage colonial

Dans un premier groupe de pays, le français, héritage colonial, est un ciment important de l’unité nationale du fait de la fragmentation linguistique locale. Le français y est langue d’usage commune, mais rarement langue maternelle.

C’est le cas de la Côte d’Ivoire où, selon l’OIF, le tiers de la population serait francophone. Il s’y côtoie en effet une soixantaine d’ethnies appartenant à quatre grandes familles de langues complètement différentes, dont aucune ne fait l’affaire de la majorité.

Le français est donc la langue nationale des Ivoiriens, une langue qu’ils se sont appropriée avec de nombreuses innovations comme le joli mot « maquis » (restaurant populaire).

Même situation de morcellement linguistique dans d’autres pays où le français a statut de langue officielle comme les deux Congo, le Mali, le Togo, le Bénin, le Tchad ou le Gabon. Dans ce dernier pays, le français est même devenu la langue maternelle du tiers des habitants de la capitale, Libreville, mais là encore, les chiffres divergent.

L’OIF voit deux tiers de francophones au Gabon, les chercheurs de la CEFAN n’en décèlent qu’un tiers. En République Démocratique du Congo, premier pays francophone mondial selon l’OIF, c’est pire. L’OIF y recense 42,5 % de francophones là où les chercheurs n’en voient que 10 % au maximum. La RDC innove elle aussi, comme avec le génial néologisme de « démocrature » pour une dictature déguisée en démocratie.

Dans d’autres pays, malgré un statut officiel, le français n’est pas la langue véhiculaire. Exemple, le Sénégal. Bien que minoritaires (40 % de la population), les Wolofs ont réussi, pour des raisons historiques, à imposer leur langue dans l’ensemble du pays, laissant peu de place au français.

Le site de la CEFAN écrit : « On sait que, de façon très approximative, le français demeure une langue étrangère et qu’il ne serait parlé que par 15 % à 20 % des Sénégalais et à peine 1 % à 2 % des Sénégalaises. » Bien loin des 26 % de Sénégalais francophonesavancés par l’OIF.

Liste inflationniste

Le fossé est de même nature pour les autres pays africains disposant d’une langue nationale véhiculaire dominante. Comme le Rwanda (kinyarwanda), Madagascar (malgache) ou le Centrafrique (sango).

Pour l’OIF, le Rwanda compte 6 % de francophones ; pour les chercheurs de la CEFAN, cela semble exagéré : « En réalité, la langue française constitue une langue véhiculaire uniquement pour les Rwandais scolarisés (les “lettrés”) ayant terminé leurs études secondaires ou encore ayant poursuivi des études supérieures. »

À Madagascar, les chercheurs de l’Université Laval estiment qu’il n’y a qu’environ 30 000 personnes qui parlent le français « presque couramment » alors que la Francophonie officielle en trouve… 5,2 millions !

Les chercheurs de la CEFAN estiment que le Centrafrique compte 250 000 « francophones réels » alors que l’OIF en voit 1,3 million. On pourrait ajouter à cette liste inflationniste le Burundi (kirundi), la Mauritanie (arabe), les Comores (shikomor), Djibouti (somali).

Il est absurde de compter dans la Francophonie des gens dont langue usuelle relève d’autres groupes linguistiques. Ainsi, l’OIF estime qu’il y a 11,5 millions de francophones en Italie, trois millions en Égypte, 2,3 millions en Roumanie ou 2,6 millions au Portugal.

À ce compte, on devrait enregistrer 44,5 % des Québécois dans le monde anglophone, vu qu’une proportion non négligeable de nos francophones sont bilingues !

Si l’on ne tient compte que des foyers historiques, France, Suisse romande, Belgique et Canada, on arrive à un total d’environ 80 millions de francophones.

Même en ajoutant les expatriés et les petites communautés de langue française ici et là, il est évident que, nonobstant la Francophonie officielle, il n’y a pas 300 millions de francophones et que le français n’est pas la cinquième langue mondiale.

En fait, selon le classement des langues maternelles de l’organisme Ethnologue, Languages of the World, le français est au 17e rang. Derrière, par ordre d’importance, le mandarin, l’espagnol, l’hindi/ourdou, l’anglais, l’arabe, le portugais, le bengali, le russe, le japonais, le panjabi, le chinois yue, le marathe, le télougou, le turc, le coréen et le chinois wu.

Si l’on ajoute les locuteurs d’une deuxième langue, le français remonte au 7e rang, derrière l’anglais, le mandarin, l’hindi/ourdou, l’espagnol, l’arabe et le bengali. Il n’y a bien-sûr rien d’infamant à cette situation, mais, de grâce, il serait peut-être temps de cesser de flatuler plus haut que le …

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • Il arrive qu’on confonde intelligence et connaissance, la première étant davantage de savoir utiliser la seconde pour évoluer, s’adapter et créer de toutes pièces de nouvelles connaissances, pour la postérité. Eugène Leclerc, dans ce que l’espèce humaine a développé de plus remarquable, la technique, est un merveilleux exemple de cette intelligence qui, sans qu’il le cherche, est devenue art, grand art. Un savoir-faire que son petit-fils Luc perpétue aujourd’hui.

    Continuer la lecture
  • Notre poète national, allait naître, rue Lagauchetière, à Montréal, en la veille de Noël, le 24 décembre 1879, issu d’un père irlandais, peu sensible à la langue et à la culture canadienne-française. C’est pourtant à Rimouski, dans le Bas Saint-Laurent, en la cathédrale, que David Nelligan épousa Émilie-Amanda Hudon, fille du premier maire de la ville: sensible, intelligente, musicienne, Émile portera en filigrane, en ses gênes, les qualités essentielles qui firent de lui un poète; et dont la carrière fut tragiquement écourtée par un père castrant, inspecteur des Postes, par sa fonction; ce qui, d’ailleurs, l’éloignait fréquemment de la maison.

    Continuer la lecture
  • Il en va des langues comme des espèces, il leur arrive parfois de disparaître. Ainsi, au début du XXe siècle, la langue maternelle de la plupart des Français n’était pas le français, mais plutôt leurs langues régionales. Puis, à partir des années soixante, de plus en plus de parents ont cessé de les transmettre à leurs enfants. L’hécatombe est générale. En 1900 95 % des Alsaciens se déclaraient dialectophones, en 1997, 63 % et en 2012 43 %.

    Continuer la lecture
  • Attendu que la question se pose, chaque fois que nous avons la tentation d’interroger l’Histoire.  Et il est vrai que, de nos jours, on décline rarement Pierre de Ronsard (1524-1585) et sa fameuse Mignonne: «Allons voir si la rose / Qui ce matin avait déclose / Sa robe de pourpre au soleil / A point perdue ceste vesprée / Les plis de sa robe pourprée / Et son teint au vostre pareil.»La question, bien sûr, se pose naturellement au registre de la Francophonie, plutôt malmenée - pour l’heure - en l’Hexagone.

    Continuer la lecture