À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

Partagez cet article

Facebook

Serge Truffaut

On ne sait pas ou si peu, mais l’écrivain Paul Auster adore le jazz. Oui, on sait, il n’est pas le seul, les galériens de la périphrase formant un contingent d’amateurs de la note bleue. Mais voilà, aucun d’entre eux ne peut se vanter d’être à la tête du «plus-meilleur» club de jazz de Nueva Yorke, comme disent les Porto-Ricains de East-Harlem. Bon, expliquons.

Au ras des pâquerettes ou plus exactement du bitume, celui de New York évidemment, il se trouve que pendant des années Auster fréquenta semaine après semaine une club baptisé Augie’s Jazz Bar. Le nom complet d’Augie, le propriétaire du lieu, était Augusto Gus Cuartas. C’est sur lui qu’Auster a basé le personnage d’Auggie Wren, acteur central du film Smoke interprété par Harvey Keitel et qu’Auster réalisa en 1995.

En 1998, Cuartas mit la clé sous la porte. Le barman du lieu, un Berlinois d’origine, racheta l’endroit et après quelques rénovations le relança en le nommant Smoke en hommage à Auster et Augie Cuartas. Dès le début, Paul Stache, le barman, et son associé Frank Christopher eurent l’intelligence et le bon goût de faire de Smoke un club de jazz et uniquement de jazz.

En d’autres termes, Stache et son complice avaient décidé de ne pas succomber aux sirènes du temps qui renvoyaient avec constance et parfois brutalité l’écho du tout se vaut, tout doit être mélangé à l’aune des musiques du monde, malaxé à l’enseigne du hip-hop, drum and bass et autres usages des technologies pour un bénéfice strictement financier.

Ainsi que le souffla un producteur new-yorkais de renom dans notre oreille, «ce qu’il y a d’extraordinaire avec les tables tournantes et les logiciels qu’utilisent les jeunes musiciens c’est que ni les uns, ni les autres ne sont syndiqués.» Et un autre producteur, lui de spectacles, de marteler: «Tu engages un DJ avec ses tables au lieu d’un quintet et tu empoches davantage de dollars ». Amen !

Toujours est-il que ce parti-pris pour le jazz, pour ce qu’est le jazz qui n’est pas ce qu’est le rock, la musique contemporaine ou celle dite improvisée, s’est avéré payant. Cela fait plus de 20 ans que Smoke existe et surtout, surtout, qu’il est devenu un label de jazz en 2014.

Au cours des huit dernières années, Smoke Sessions Records, c’est le nom du label, publie avec une régularité exemplaire des productions d’une grande qualité musicale, il va sans dire, et technique. À bien des égards, l’étiquette fondée et maintenue par Stache, Christopher n’est plus dans les parages, rappelle les grandes heures de Blue Note, dans les années 50 et 60, lorsque le célèbre ingénieur Rudy Van Gelder était aux commandes.

Le bon goût? Il s’est manifesté dès les premières heures lorsque Stache a décidé de faire la place belle à Harold Mabern, le pianiste le plus sous-estimé des 30-40 dernières années, George Coleman, champion de la catégorie mi-moyen des saxes ténors, Louis Hayes qui fut le batteur d’Oscar Peterson, Horace Silver et Cannonball Adderley, rien de moins, Jimmy Cobb qui fut batteur de Miles Davis et notamment de son Kind of Blue.

Tous ces messieurs ont réalisé des albums qui permettent d’avancer que Smoke est l’une des trois ou quatre meilleures étiquettes de jazz au monde.

D’autant qu’à ses vétérans, Stache a joint des vétérans moins vétérans que ceux nommés parce que plus jeunes.

On pense aux saxophonistes Vincent Herring, Bobby Watson, Wayne Escoffery, les trombonistes Steve Davis et Steve Turre, les pianistes Eric Reed, Kevin Hays, David Hazeltine, le contrebassiste Buster Williams, les batteurs Al Foster, Joe Farnsworth et quelques autres.

Il faut souligner par ailleurs que jusqu’à présent Stache n’a pas succombé à ce vice du marketing qu’est devenu l’hommage par-ci, l’hommage par-là. Les hommages à Bill Evans, ça va faire. On a compris.

D’ailleurs, soit dit en passant, comment se fait-il qu’il n’y a pas eu d’hommage à Don Pullen ou Jaki Byard, ils sont aussi intéressants ou pertinent qu’Evans. Non ? Il est vrai qu’à la différence de ce dernier, les deux nommés n’ont pas été formés à l’école russe du piano, celle qui rassure tant le petit-bourgeois ! Est-ce que le jazz est né sur les rives de la Moskova ? Passons.

Cela étant, de Smoke Sessions on vous suggère:

  • Harold Mabern – The Iron Man: Live at Smoke
  • George Coleman – The Quartet
  • Al Foster – Reflections
  • Joe Farnsworth – Time To Swing
  • The Heads of State – Search For Peace
  • Eddie Henderson – Be Cool
  • Steve Turre – Colors For The Masters

                                                                                        ***

Il était temps ! Oscar Peterson est enfin salué. Par qui ? La Commission de toponymie ? Nenni ! Par une commission scolaire ? Oh que non ! On vous le donne en mille : par la monnaie canadienne. Une pièce à son image vient d’être mise en marché. Que le Canadien le plus connu dans le monde avec Leonard Cohen et Neil Young, voire davantage dans tous les pays d’Europe, au Japon et en Amérique du Sud, soit beaucoup moins présent dans le paysage montréalais qu’un Lionel Groulx relève de l’ignorance et de sa jumelle stupidité !

 

Laisser un commentaire

Autres articles

  • Edward Kennedy Ellington dit Duke Ellington avait coutume de dire qu’Oscar Peterson était le ‘maharaja du piano’. Quant il ne soulignait pas cela, il conseillait de ne jamais s’asseoir au piano après Peterson car si tel était le cas la comparaison avec ce dernier se traduirait par la mise en miettes du quidam ayant osé défier « ze master ».

  • Le nouvel album du trompettiste Eddie Henderson s’intitule Témoin de l’histoire. Il l’a bien nommé, son album publié par l’étiquette Smoke Sessions qui ose encore produire du jazz et non du « jazz-machin-chose-hip-hop-école russe du piano-rap-fusion ».

    Il est si ben nommé qu’il pourrait être imprimé sur la pochette du dernier disque du contrebassiste Buster Williams. On devrait ajouter immense contrebassiste, car sur cet instrument avec ses camarades Ron Carter, Cecil McBee et Christian McBride mister Williams est dominant.

  • Une fois par mois, parfois moins, le New York Times propose une rubrique intitulée ‘5 minutes pour apprécier un musicien de jazz’ ou un courant de cette musique. Ainsi, au cours de la dernière année, ce temps a été accordé au Miles Davis électrique, au jazz d’avant-garde, à Wayne Shorter ou encore au jazz de l’antiquité, soit évidemment celui de La Nouvelle-Orléans.

  • Aujourd’hui c’est «craignos», comme ils disent ces temps-ci dans la fournaise marseillaise. CQFD: nous voici donc confrontés, c’est sérieux, au devoir de précaution. En d’autres mots, les plus clairs d’entre eux, nous sommes dans l’obligation de camper le rôle du garde-chiourme des consommateurs avertis. Car il y a bel et bien anguille sous roche. Financière l’anguille, c’est à retenir.