À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Même si l’actualité en fait tous les jours la démonstration la plus probante, on ne saisit jamais l’ampleur de la bêtise humaine que lorsqu’elle frappe aveuglément. Par décret, souvent, sur tout et sur rien. Ou encore par décision d’un tribunal, parfois même « suprême »… Car l’ineptie des hommes, surtout quand elle s’enrobe d’une aura de légitimité, réussit à atteindre des profondeurs abyssales, même, soviétiques … En voici un exemple douloureux.

Michel Bélair

C’est, finalement, une histoire plutôt ordinaire : celle d’une communauté rurale, un petit village de province bordé par une autoroute, qui va peu à peu se déliter sous nos yeux. À cause d’une ligne de peinture blanche qui le traverse et le coupe littéralement en deux.

Le livre s’amorce d’ailleurs alors que l’on trace cette ligne, en pleine nuit : un homme qui pousse une machine, accompagné de deux soldats armés. Et qui étale méthodiquement une épaisse couche de peinture blanche d’une quinzaine de centimètres de large. Partout; sur l’herbe dans les champs, sur les cailloux, la route, les pavés des petites rues du village puis la route encore sur la colline … L’épisode se terminera tragiquement par un coup de feu.

De cette fameuse ligne, on apprendra vaguement qu’elle a été décidée, « votée démocratiquement », par des politiciens dans la lointaine capitale. Tout le pays est traversé par elle sectionné, selon un plan précis, tout le long d’une ligne de partition décidée par l’État. Officiellement, la ligne a pour but de « juguler les tensions ». La décision est inéluctable. À certains endroits, on a même commencé à ériger un grillage sur le tracé …

Pourquoi ? Quels sont les parties, les enjeux et les tensions en cause ? On ne le saura jamais vraiment. À peine certains habitants du village feront-ils allusion à « ceux qui sont arrivés d’ailleurs ». C’est tout. Comme si c’était une explication et comme si on n’arrivait pas tous d’un quelconque ailleurs. On croirait entendre le refrain de cette terrible chanson de Brassens sur les gens qui sont nés quelque part …

Mais ça, c’est beaucoup plus tard qu’on l’apprendra. Et pas de façon particulièrement précise d’ailleurs. Pour l’instant, le village se réveille un matin, traversé par une ligne blanche .…

Une montagne de petits détails

On en avait entendu parler, oui, mais personne ne croyait vraiment que la ligne viendrait jusqu’ici. Pourtant, la ligne est bien là et bientôt, bien sûr, tout le monde en parle. Le maire, le pharmacien, le patron du bistro, le pompiste, les passants, même le représentant de l’État qui surgit par hasard et qui s’installe … tous discutent le coup en ce premier jour. Et ce sera de plus en plus le cas, et de plus en plus âprement, tout au long des 30 jours sur lesquels s’étale le récit. Qui finira dans le sang et dans les déchirements, on vous le dit tout de suite. C’était couru d’avance et là n’est pas le véritable enjeu de l’histoire.

Ce qui frappe ici, c’est plutôt la montagne des petits détails par lesquels la bêtise ordinaire va mener au drame final. Et surtout à quel point tout cela repose sur les vies désespérément anodines des personnages qui vont se déchirer peu à peu devant nous.

Les grandes sections du récit s’inscrivent dans le décompte du temps — premier jour, puis huitième, quatorzième, vingt-septième, etc. On y voit la place que prend la fameuse ligne au fil des jours qui s’additionnent; inutile de préciser qu’elle va réussir à transformer radicalement la vie d’un peu tout le monde. Mais la grande force du roman de Jean-Christophe Tixier est de réussir à inscrire tout cela dans des personnages précis qui reviennent régulièrement raconter, en de très courts chapitres, l’influence de la ligne sur leur vie à mesure que la situation évolue.

On en viendra ainsi à découvrir tout autant la vie intime de chacun comme celle du petit village pas si « ordinaire »: ses deux familles-pôles, leurs rôles, leurs excès, leurs secrets. C’est la peinture (!) de chacune de ces vies tragiques ordinaires qui nous fait prendre conscience du fait que la ligne ne vient qu’exacerber toutes les tensions qui couvaient déjà.

La rancœur opposant plus ou moins secrètement les familles, la jalousie. La honte d’avoir une fille ou un fils « différent ». L’opposition entre un minimum de culture et de conscience face à l’abrutissement volontaire pour ne pas avoir à « ressentir » et à remettre sa vie en question. L’ambition, la prétention, la vengeance, la lâcheté aussi et la petitesse des morceaux de pouvoir ou d’affirmation qu’on s’invente. Le mensonge à la petite semaine, la volonté de ne pas vraiment prendre position, la paresse intellectuelle ou autre … Ajoutez-en tant que vous voudrez, tout était déjà là bien avant la ligne, qui germait, tu, pas encore affirmé. Comme si, au bout du compte, la ligne n’était à la fois qu’un prétexte et un symbole.

L’écriture de Tixier réussit à peindre ce drame déchirant grâce à de vrais personnages emportés par la vie, certains profondément touchants, d’autres presque insupportables de suffisance. Comme dans la vraie vie.

Des êtres durs, impitoyables. Un père calculateur, monstre de cruauté, d’orgueil et d’ambition; un fils aussi, prêt à tout pour affirmer le peu de pouvoir qu’il a sur le monde, même à tuer. Quelques êtres droits, non sans secrets, et d’autres lâches, délibérément sans éclat. Avec, au centre, des enfants sacrifiés, éternelles victimes, agneaux du monde. Et à la périphérie, les imbéciles ordinaires qui se la jouent gonflette en tous genres, pas même heureux. Surtout pas.

Un livre dur, implacable, porté par un style tellement factuel qu’il est d’une efficacité déconcertante. Rien de flamboyant ici; que le récit presque journalistique d’une situation qui évolue dramatiquement, chaque jour un peu plus, vers son inéluctable conclusion. Une forme qui tient également du journal tellement on en vient à connaître intimement chacun des personnages principaux du roman, « anges » ou « salauds » ordinaires.

Alors soyez prévenus : si jamais vous découvrez en vous levant, un matin, une ligne de peinture blanche qui passe devant la maison, méfiez-vous. Elle pourrait lentement vous mener à dévoiler le personnage plus ou moins caché qui vous habite …

La ligne

Jean-Christophe Tixier

Albin Michel, Paris 2023, 347 pages

 

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