À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Société

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Archie-Joe et Daniel-Jay

Dominique Lapointe

​Jade Rogers avait deux garçons, Archie-Joe, 4 mois, et Daniel-Jay 22 mois. Un jour qu’elle était en visite chez sa sœur, une policière respectable qui s’était momentanément absentée, le chien de celle-ci s’est subitement jeté sur l’aîné, l’agrippant par la tête. Paniquée, la jeune mère a tenté de libérer son enfant, mais le chien a alors profité de la lutte pour arracher le plus petit des bras de sa mère, le secouant violemment par la tête jusqu’à ce qu’il gise au sol.

Pendant un instant, elle a bien songé à récupérer son bébé, en apparence sans vie, mais elle a plutôt choisi de sauver l’aîné, sérieusement blessé, mais visiblement toujours vivant, en se précipitant pour appeler les secours. L’animal a alors abandonné sa petite proie inerte pour disputer le plus vieux à sa mère, sur le comptoir de la cuisine pendant qu’elle était au téléphone avec le 911. Elle aura finalement réussi à enfermer l’animal seul … avec le corps de son bébé.

À leur arrivée, les policiers ont dû faire appel à une équipe spécialisée pour maîtriser l’animal encore très agressif, un Staffordshire Bull Terrier, une des multiples variétés de pitbulls (de 4 à 15 types selon les classifications retenues).

Le cas classique

Cette tragédie, des plus morbides, remonte à 2016 dans le comté d’Essex au Royaume-Uni, mais elle est à la fois tout aussi représentative des pires drames causés par ces animaux domestiques qu’un tableau classique de la majorité des évènements qui finissent par des morts ou des blessés mutilés à vie.  Le chien est, en toute apparence et depuis longtemps, sans histoire d’agression. Il est de la famille immédiate ou connu de la victime, qui elle est plus souvent un enfant, quand ce n’est pas un ainé, c.-à-d. les individus les moins habiletés à se défendre ou se protéger des pires  lacérations.

Si les études sur le sujet ne qualifient pas les maîtres impliqués, un large éventail de ces histoires sur quelques années démontre que, contrairement aux idées reçues et à certains procès retentissants, les maîtres sont rarement des gens antisociaux qui maltraitent l’animal et qui en font un monstre par vanité.

Comme cette jeune femme partie jogger avec ses chiens dans une forêt de Virginie et qu’on a retrouvée à moitié dévorée le lendemain. L’analyse des morsures par le médecin légiste et les prélèvements d’ADN dans l’estomac des bêtes ont finalement confirmé qu’aucun autre animal que ses deux compagnons de course, des pitbulls, n’était à l’origine de l’attaque.

Le phénomène

Mais au-delà des cas particuliers existe-t-il réellement un phénomène autour des tant controversés pitbulls ?  Plusieurs groupes de défense des animaux, à commencer par une part importante des vétérinaires, soutiennent que non, ces chiens ne sont pas plus dangereux que d’autres races de chiens à musculature comparable, comme les rottweilers, les bergers allemands ou les chiens de traineaux, eux aussi impliqués quelquefois dans des charges sérieuses.

En dehors des États-Unis, peu de données ont été colligées sur la mortalité et morbidité ventilées par race de chiens. Bon an mal an, deux à trois Américains meurent des suites d’une attaque de chien chaque mois aux États-Unis. Selon les périodes retenues, les pitbulls et leurs hybrides sont responsables de 30 % et jusqu’à plus de 80 % de ces décès, alors qu’ils ne représenteraient pas 10 % de la population canine du pays. Cette prévalence de la race, un facteur important pour l’évaluation du phénomène, est toutefois contestée par les militants des pitbulls qui l’évaluent à 20 % et davantage.

Quoiqu’il en soit, pour chaque décès, on compte par ailleurs 500 morsures qui nécessiteront une visite aux urgences, dont une quinzaine une hospitalisation et, ultimement, une reconstruction chirurgicale importante.

En 2011, une équipe médicale du Texas a entrepris de décortiquer 15 ans de chirurgie plastique au San Antonio University Hospital. Dans les 82 cas (sur 228) où la race du chien avait été identifiée, 29 étaient dus à des pitbulls. Mais au-delà de ce bilan quantitatif, c’est davantage les résultats qualitatifs qui ont étonné les chercheurs. Ces cas étaient systématiquement plus sérieux, avec un risque de mort plus fréquent, nécessitant des opérations plus nombreuses et complexes et des hospitalisations plus longues.

Sur le plancher des chiens

Nicolas Hamelin aime beaucoup les animaux. On peut entendre son bouvier bernois qui s’exprime en arrière-plan quand on lui parle au téléphone. Il a été vétérinaire dans une autre vie. Il y a 20 ans, il a bifurqué vers la médecine, plus précisément la chirurgie plastique et de reconstruction : « Se faire mordre par un chihuahua ce n’est pas la même chose que par un pitbull. Quand un pitbull attaque, il va faire des dommages beaucoup plus sévères qu’un autre chien peut faire. Sa mâchoire est hyper puissante. S’il veut vous arracher la moitié de la figure, il peut le faire. »

Une étude récemment publiée dans la revue Science, et reprise dans une grande partie de la presse internationale, jetait un pavé dans la marre : la race d’un chien n’est pas un prédicteur de comportement agressif. À partir de sondage avec des maîtres et de marqueurs génétiques, les chercheurs ont tenté de détecter des constantes qui permettraient de prévoir différents comportements des chiens.  Sans surprise, on a constaté que, par exemple, les beagles ont une nette tendance à aboyer. Rien sur l’agressivité. Une aubaine pour les défenseurs de pitbulls.

Bannir ou pas les pitbulls ?

Et si l’on avait sondé les proches de propriétaires d’armes automatiques ou semi-automatiques, peut-être aurait-on trouvé le même résultat. Que 99 % et plus sont des amateurs responsables, pas particulièrement agressifs, qui adorent aller au champ de tir ou sont des collectionneurs d’armes qui les fascinent, d’anciens militaires, etc. La rhétorique de la NRA, ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les humains.

Mais quand on a 18 ans, c’est quand même plus compliqué de tuer vingt-et-un enfants, deux professeurs et en blesser 17 autres avec un couteau qu’avec un fusil AR-15, 162 chargeurs et 1657 balles. C’est le raisonnement des tenants du contrôle strict des armes à feu.

Le Dr Hamelin insiste : « Les cas sérieux sont très rares, je vois beaucoup plus de doigts coupés sur un banc de scie que des gens lacérés par un chien. Ceci étant dit, quand je pratiquais comme vétérinaire, je conseillais aux jeunes familles d’adopter un golden retriever ou un labrador, pas un pitbull. »

Au pays, seul l’Ontario a banni les pitbulls de son territoire. Ailleurs, comme au Québec, on a choisi de refiler la patate chaude aux autorités locales qui se débattent comme elles peuvent avec le problème.  Plus de 200 municipalités et comtés ont voté des interdictions ou des restrictions de ces chiens. Des lois, des règlements qui se retrouvent très souvent devant les tribunaux.

Nicolas Hamelin : « Personne ne s’entend sur la définition d’un pitbull. C’est très complexe. On est dans un système légaliste et on soulèvera toujours cette ambiguïté sur la question : qu’est-ce qu’un pitbull ? C’est un véritable panier de crabes. »

Difficile alors comme société de définir ce que représente un risque acceptable, la question fondamentale, quand on ne s’entend même pas sur la source et la nature même du risque.

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