À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Québec

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Louiselle Lévesque

Jean Charest n’a pas dit son dernier mot en politique active. Voilà qu’il se lance dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada dans l’espoir de réaliser son rêve : devenir premier ministre du pays. Mais contrairement au couronnement auquel il a eu droit en 1998 lorsqu’il est devenu chef du Parti libéral du Québec, le poste ne lui sera pas offert sur un plateau d’argent. Il devra livrer bataille et c’est loin d’être gagné.

Le député de Carleton aux Communes, Pierre Poilievre est déjà bien en selle. Deux récents sondages montrent qu’il a, auprès de l’électorat conservateur, une longueur d’avance qui peut paraître insurmontable. La députée anti-avortement Leslyn Lewis est de nouveau sur les rangs.

Le maire de Brampton, Patrick Brown, un farouche opposant à la loi québécoise sur la laïcité et ancien chef du Parti conservateur de l’Ontario, se jette lui aussi dans la mêlée. À cette liste s’ajoute le député ontarien à Queen’s Park, Roman Baber. D’autres noms sont évoqués dont celui de Peter MacKay. La chroniqueuse politique Tasha Kheiriddin a quant à elle renoncé à ses ambitions et donné son appui à Jean Charest. Faut-il rappeler qu’il s’agit de la troisième course à la direction du Parti conservateur en quatre ans.

Le goût du pouvoir

Les candidats ont jusqu’au 3 juin prochain pour recruter des membres qui auront droit de participer à l’élection du nouveau chef prévue pour le 10 septembre. Petite défaite pour le député Poilievre qui aurait préféré une campagne plus expéditive pour prendre ses adversaires de vitesse.

Jean Charest dispose de moins de trois mois pour attirer de nouveaux membres acquis à sa cause, et il semble qu’il devra en attirer plusieurs dizaines de milliers s’il veut renverser la tendance. Il devra aussi convaincre la base militante actuelle qu’il est celui qui peut mieux que quiconque battre les libéraux aux prochaines élections. Sa carte maîtresse : redonner aux conservateurs un espoir réel de reprendre le pouvoir en se présentant comme le candidat le plus rassembleur.

Il a des atouts indéniables. Politicien d’expérience, rompu à l’art du débat, les souverainistes se souviendront qu’il s’est révélé d’une efficacité redoutable comme vice-président du comité du non durant la campagne référendaire de 1995. « Il est capable d’une rhétorique enflammée.  C’était évident à cette époque-là», précise le professeur de science politique à l’Université Wilfrid Laurier, Brian Tanguay.

Mais cette longue feuille de route comporte aussi son lot d’inconvénients. Il aura du mal, selon le politologue, à se défaire de l’image de politicien du passé, ayant été élu pour la première fois en 1984 dans le gouvernement de Brian Mulroney.  Son âge, 63 ans, vingt ans de plus que Pierre Poilievre, va lui nuire croit Brian Tanguay tout comme l’image d’un politicien « qui n’a pas vraiment d’idées nouvelles à proposer, du moins jusqu’ici, pas de nouvelle vision qui pourrait mobiliser une bonne partie des militants conservateurs ».

Un test de pureté idéologique

Le parti que Jean Charest cherche à reconquérir n’est plus celui qu’il a quitté en 1998.  C’est un parti qui s’est radicalisé, estime Brian Tanguay. La popularité de Pierre Poilievre avec son « discours assez rigide, populiste même » en fait foi selon lui. Le premier défi de l’ancien premier ministre libéral sera de prouver qu’il est un vrai conservateur.

L’étiquette de caméléon est déjà sur les lèvres de son principal rival. Pierre Poilievre ne se gêne pas pour remettre en doute ses convictions, reprenant à son compte les réticences exprimées par l’ancien premier ministre Stephen Harper qui jouit toujours d’une forte influence au sein du parti.

Jean Charest devra aussi défendre son bilan à la tête du gouvernement du Québec, jugé décevant notamment parce qu’il n’a pas réussi à mener à terme sa réingénierie, une réforme visant à affaiblir la mission sociale de l’État et à réduire la taille de la fonction publique, devant le tollé général qu’elle a provoqué. « Lorsqu’il était au pouvoir il y a eu un écart entre son discours et la réalité. Il a eu de la difficulté à mettre en œuvre ses politiques », rappelle Brian Tanguay.

Par ailleurs, certaines de ses initiatives comme la bourse du carbone ou encore son appui au registre des armes à feu sont vues comme des accrocs aux valeurs conservatrices et renforcent les craintes de ceux qui ne veulent pas revivre le scénario qui a conduit au limogeage d’Erin O’Toole.

Ce dernier s’était fait élire comme chef avec un programme très à droite puis s’est recentré une fois en campagne électorale pour plaire à plus d’électeurs. Pour la frange restée fidèle à l’héritage du Reform Party, Pierre Poilievre incarne incontestablement la pureté idéologique recherchée.


L’ombre de la corruption

Autre boulet au pied de Jean Charest, les questions d’éthique et de corruption qui continuent de ternir sa réputation. Même si l’Unité permanente anti-corruption (UPAC) a mis fin à l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec pendant les années Charest et ce, sans que des accusations ne soient portées, les révélations de la Commission Charbonneau sur des stratagèmes douteux de collecteurs de fonds ont laissé des traces.

Son obsession à vouloir garnir les coffres du parti en donnant la directive à chacun de ses ministres de récolter 100 000$ par année a été étalée au grand jour. On a l’impression affirme Brian Tanguay que « comme premier ministre, Jean Charest était tellement préoccupé par le financement du parti que c’était presque le thème névralgique de son administration ». Au bout du compte, s’est incrustée cette perception selon le professeur Tanguay que « la corruption est une ombre presque permanente qui plane sur la carrière politique de Jean Charest. Il traine un bagage assez lourd ».

Prendre le taureau par les cornes

Donner le coup d’envoi de sa campagne à Calgary relève de la stratégie pure. Jean Charest a décidé d’affronter son principal adversaire sur son propre terrain. Il sait que son grand défi est de réussir à rallier les militants des provinces de l’Ouest, particulièrement de l’Alberta et de la Saskatchewan, de les convaincre qu’un Québécois peut très bien défendre leurs intérêts, y compris le développement de l’industrie des hydrocarbures que la guerre en Ukraine et les sanctions économiques contre la Russie ont remis à l’avant-plan.

D’entrée de jeu, il se dit ouvert à la construction de nouveaux pipelines, lui qui a accepté en 2014 un mandat de consultant pour la pétrolière albertaine TransCanada qui s’appelle maintenant TC Énergie. Il se prononce contre la Loi sur la laïcité de l’État adoptée en 2019 par l’Assemblée nationale du Québec mais reste évasif quant à la forme que pourrait prendre cette opposition s’il se retrouvait à la tête du gouvernement fédéral.

Le candidat Charest aura à naviguer entre la méfiance des conservateurs des Prairies à l’endroit d’un Québécois, ancien chef libéral au Québec de surcroît, et le ressentiment toujours bien présent dans l’électorat québécois, face à ses années au pouvoir, qui pourrait mettre du plomb dans l’aile de sa campagne d’adhésion au Québec. Le pari est risqué pour Jean Charest.

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