À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

Partagez cet article

Henning Mankell a su s’affirmer sans Kurt Wallander, Fred Vargas sans Adamsberg tout comme Philip Kerr sans Bernie Gunther ou Andrea Camilleri sans son commissaire Montalbano. N’empêche que c’est par l’entremise de leur personnage-phare que l’on rencontre habituellement les auteurs de polar et Arttu Tuominen — dont on vous a présenté le premier roman traduit en français, Le serment dans notre numéro d’avril 2022 — ne fait pas exception à la règle. Les deux enquêteurs au centre de ses histoires, Henrik Oksman et Jari Palovita, sont d’ailleurs de remarquables exemples de la complexité et de la profondeur du « nouveau noir ». À travers eux, nous voilà bien sûr conviés à une plongée dans le fascisme ordinaire et l’intolérance à la petite semaine mais d’abord, et surtout, à une audacieuse redéfinition de la moralité.

Michel Bélair

D’ici, la Finlande nous apparaît bien lointaine et la petite ville de Pori, où Tuominen situe ses histoires, encore plus minuscule même si elle compte aujourd’hui plus de 75 000 habitants. C’est pourtant une sorte de microcosme illustrant parfaitement la complexité du monde dans lequel nous vivons. Où que l’on soit sur cette terre, les problèmes sont les mêmes … à quelques variantes près, bien sûr. Les conflits sociaux, le manque de respect, la violence, les inégalités, la pauvreté et le racisme font partout la Une des quotidiens. En ligne ou non. C’est de cela qu’il est question ici : de l’état du monde.

Le roman s’amorce alors que deux grenades à fragmentation explosent dans un bar LGBTQ du centre-ville de Pori. Les dégâts sont considérables : sous les décombres on trouve les corps de plusieurs victimes et les blessés se comptent par dizaines. C’est l’horreur. La police s’apprête à dresser une liste de suspects potentiels lorsqu’une vidéo bientôt virale enflamme les réseaux sociaux: on y voit un vengeur masqué revendiquer l’attentat. L’homme, qui se définit comme «l’Envoyé», y crache sur la déchéance morale de la société finlandaise en invitant tout le monde à se joindre à lui pour faire déferler le châtiment de Dieu sur les homosexuels et leurs « pratiques corrompues » …

La chose apparaît d’autant plus fracassante que le lecteur sait depuis le tout début que l’inspecteur Oksman, vêtu d’une flamboyante robe rouge, était à l’intérieur de la discothèque avant l’explosion. Surnommé « le bœuf » par ses collègues à cause de sa stature imposante et de ses manières un peu brusques, l’enquêteur n’a jamais révélé à personne qu’il se travestit la nuit pour fréquenter les bars gay. Or la police fait bientôt circuler des images de caméras de surveillance où l’on voit une femme portant une robe rouge quitter le bar avec un homme à son bras quelque temps avant le drame. Même si l’image est floue, « le bœuf » panique …

La totale

L’explosion de la discothèque et le message de « l’Envoyé » ne laissent personne indifférent : la vidéo circule avec des conséquences néfastes un peu partout en Europe. À Pori, on organise une marche de solidarité envers les victimes et la communauté gay à laquelle répondent bientôt des anti-manifestants ouvertement hostiles; grâce aux médias sociaux, le climat s’envenime rapidement et l’affrontement est sévère à l’image de la polarisation qui s’installe désormais à travers le monde. Des médias de tout le pays et même de l’étranger en ont profité pour envahir la ville; tous cherchent «l’Envoyé» dont on n’arrive pas à retracer la source des messages. Un poste de commandement de l’escouade anti-émeute est même dépêché depuis la capitale pour diriger l’enquête « en aide » à la police locale. La totale.

À travers tout cela Oksman et Palovita, qui sont officiellement chargés de l’enquête, suivent la moindre piste, déterminés à empêcher l’escalade. Ils remontent la filière des grenades dont on a trouvé quelques fragments dans la discothèque et se tapent tous les néo-nazis, les motards criminalisés et les suprémacistes  du coin. Alors qu’un profil se dessine, «l’Envoyé» met en ligne un nouveau message incitant à l’action et au « nettoyage » de la société. En même temps, le pasteur qui dirigeait la marche de solidarité est crucifié sauvagement et un jeune garçon voit son père assassiné devant lui avant d’être séquestré dans une sombre maison de banlieue surmontée d’une gigantesque antenne radio … L’enquête sera longue, ardue, exigeante et se terminera violemment dans le sang et dans le feu, on vous laisse voir vous-même de quelle façon.

Au-delà la rigueur de son intrigue et de l’actualité de son propos, le livre d’Arttu Tuominen s’impose d’abord par l’acuité de sa vision du monde. La société finlandaise qu’il nous permet d’entrevoir est marquée par des déchirements qu’on ne s’étonnera pas de reconnaître parce qu’ils ressemblent à ceux qui sont vécus partout sur la planète. Mais il y a surtout que ce malaise profond se fait sentir de façon encore plus vraie, encore plus vive, grâce à la complexité de ses personnages.

Confronté à la honte qui le déchire et aux souvenirs douloureux de son enfance, Henrik Oksman est un véritable personnage de tragédie grecque. Malgré ses airs de super flic, ce n’est pas un homme attachant, bien au contraire. Rigide, bourré de tics, renfermé, c’est un policier un peu obtus qui ne devient intéressant que par la différence qui l’habite et qu’il a toujours de la difficulté à accepter malgré les circonstances. Oksman est une sorte de personnage en construction comme nous le sommes tous, un « work in progress » que l’on a hâte de revoir dans sa prochaine enquête.

Tout comme son collègue Palovita d’ailleurs qui, dans le roman précédent de Tuominen, a choisi lui aussi d’être fidèle à ses souvenirs et à ses idéaux plutôt qu’à une stricte application de la loi. On en vient même à espérer que tous les membres de la brigade passent sous le bistouri du romancier tellement il sait rendre compte des déchirements quotidiens qui nous habitent. Surtout que tout cela est porté par une écriture précise, mouvante et imagée dont le souffle, la qualité et la hauteur sont brillamment rendus par la traductrice. En un mot, voilà un livre remarquable.

La revanche

Arttu Tuominen

Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail

Éditions de la Martinière, collection Onyx, Paris 2023, 384 pages.

Laisser un commentaire