À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Christian Tiffet

Antoine Char

Il eut droit à une visite en règle de New York. Il vit les hauteurs faramineuses des gratte-ciel et l’élégance du pont de Brooklyn. À la fin on lui posa cette question : « Quelle est la chose la plus surprenante que vous ayez vue ? » Le vieux chef amérindien répondit lentement en trois mots : « Little children working » ( De petits enfants qui travaillent ). C’était en septembre 1906 dans l’édition du Cosmopolitan. Le magazine existe toujours. Le travail des mineurs aussi dans le pays le plus riche de la planète.

Trois ans plus tôt, Mary Harris (alias Mother Jones), du haut de ses 5 pieds prit la tête d’une « armée » d’une centaine d’enfants trimant dans les mines, les champs et les manufactures. Partie de Philadelphie, elle frappa à la porte de la résidence de Theodore Roosevelt à Long Island. Mais le président républicain refusa de recevoir la vieille dame considérée alors comme la « femme la plus dangereuse d’Amérique ».

Trente-cinq ans plus tard, le 25 juin 1938, son cousin Franklin Roosevelt fit passer le Fair Labor Standards Act. Cette loi sur les normes de travail équitable limite toujours le travail des jeunes de moins de 16 ans. Aujourd’hui, plusieurs États républicains débattent de lois facilitant le travail des enfants. Il faut abaisser l’âge légal et leur donner plus d’heures de travail. Pourquoi ce retour en arrière ? L’éternelle réponse : le manque de main d’œuvre. Et à qui fait-on de plus en plus appel dans les sociétés occidentales vieillissantes ? Dans la plupart des cas aux immigrants. C’est connu. Mais à peine sorti de l’âge de la puberté, ça l’est moins.

Aux États-Unis, ces cinq dernières années, la hausse du nombre d’enfants employés illégalement par des entreprises a été de 70 % et l’an dernier 3800 « petites mains » oeuvraient dans un millier d’entreprises. « Ce n’est pas un problème du XIXe siècle, c’est un problème d’aujourd’hui », rappelait l’ex-secrétaire au Travail Marty Walsh (1).

On est loin des Oliver Twist de Charles Dickens, mais l’exploitation de jeunes réfugiés, centro-américains surtout, occupe régulièrement les manchettes médiatiques.

Nettoyer le sol des abattoirs

« Le nombre de mineurs non accompagnés entrant aux États-Unis a atteint un sommet de 130 000 l’année dernière – trois fois ce qu’il était cinq ans plus tôt – et cet été devrait apporter une autre vague », s’alarme le New York Times (2)

Ils viennent d’Amérique centrale, du Guatemala surtout, et se retrouvent souvent à s’échiner dans le secteur de la construction et les abattoirs où ils nettoient les sols couverts de sang et d’organes dans l’État républicain du Nebraska, par exemple. En février dernier, le ministère du Travail a condamné la Packers Sanitation Services (PSSI) à payer 1,5 million $ en amendes civiles pour avoir employé une centaine d’enfants, certains âgés de 13 ans, dans des installations de transformation de la viande dans huit États.

« Cette somme représente  à peu près un jour du chiffre d’affaires de la compagnie », rappelle Reid Maki, coordinateur de la Child Labor Coalition (CLA) qui depuis 1989 cherche conscientiser les Américains au travail des mineurs.

En Retrait lui a demandé, dans un échange de courriels, de faire le point sur le travail des « petites mains » dans son pays.

Le travail des enfants baisse dans le monde, mais augmente aux États-Unis. Comment l’expliquer  ?

En fait, le travail des enfants augmente également dans le monde. Selon le dernier décompte de l’OIT (Organisation internationale du travail) et de ses partenaires, il avait augmenté de huit millions au cours des quatre années précédentes.

Il est difficile de savoir si le travail des enfants augmente aux États-Unis ou si l’administration Biden fait un meilleur travail pour le trouver. Certes, le nombre d’infractions est en hausse. L’augmentation du nombre de mineurs non accompagnés au cours des quatre dernières années peut expliquer certaines augmentations du travail des enfants qui peuvent se produire. Les pénuries de main-d’œuvre peuvent également entraîner des augmentations.

Nous savons que les efforts pour affaiblir les lois sur le travail des enfants dans les États se multiplient.

Comment expliquez-vous l’arrivée massive d’enfants migrants sans leurs parents ?

Les facteurs qui poussent les adolescents désespérés à fuir la violence et la pauvreté en Amérique centrale et au Mexique sont nombreux et compliqués. Les catastrophes naturelles et l’insécurité alimentaire y ont également contribué. Les politiques d’immigration peuvent avoir eu un impact sur le nombre d’adolescents traversant la frontière sans parents.

Les violations des droits des enfants sont-elles suffisamment sévèrement punies aux États-Unis ?

Ces dernières semaines, il est devenu plus évident que les amendes pour le travail des enfants devaient être augmentées. Le département américain du Travail l’a noté dans ses conclusions sur l’enquête sur l’emballage de viande contre la société d’assainissement PSSI qui a embauché des adolescents pour nettoyer illégalement des usines d’emballage de viande. Le département a infligé une amende de 1,5 million$ à PSSI pour le travail d’enfants dans 13 établissements de huit États. Mais comme les amendes maximales étaient fixées à environ 15 000 $ par enfant, ils ne pouvaient pas infliger une amende importante à l’entreprise. Cette somme représente  à peu près un jour du chiffre d’affaires de la compagnie. Un projet de loi présenté par le sénateur démocrate Brian Schatz d’Hawaï augmenterait considérablement les amendes pour le travail des enfants. Un projet de loi similaire du représentant démocrate du Michigan, Dan Kildee devrait être présenté prochainement.

Dans certains cas, revenons-nous à l’esclavage du travail des enfants comme il y a 100 ans ?

Les enfants qui travaillaient pour PSSI dans les usines de conditionnement de viande travaillaient pendant la nuit, nettoyant les parties animales de l’équipement et utilisant des produits chimiques caustiques. Certes, ce sont des conditions désastreuses qui rappellent le passé lointain.

La faiblesse des lois américaines sur le travail des enfants permet également aux enfants aussi jeunes que 12 ans de travailler un nombre illimité d’heures tant qu’il n’y a pas d’école. Nous avons beaucoup d’enfants ouvriers agricoles qui travaillent 10 à 12 heures par jour pour de maigres salaires et effectuent un travail éreintant.

Quels États américains ont le taux de travail d’enfants le plus élevé ?

Nous n’avons pas de bonnes données à ce sujet, mais le Texas compte de nombreux enfants travailleurs agricoles, y compris de nombreux enfants migrants qui migrent pour travailler dans d’autres parties du pays.

La politique de l’administration Biden contre le travail des enfants est-elle suffisante pour freiner le chômage illégal des réfugiés mineurs dans les industries dangereuses ? 

Nous ne savons pas si l’administration Biden est une réponse suffisante. Nous l’espérons. Responsabiliser les employeurs, y compris les propriétaires d’usines qui autorisent le travail des enfants, est un début important. Le DOL [ministère du Travail] dit qu’il le fera à l’avenir. Une augmentation des amendes aiderait. Il n’est pas clair si certains des changements en matière d’immigration aideront ou nuiront.

Que fait concrètement la Child Labour Coalition pour lutter contre le travail des enfants ? 

La Child Labour Coalition a travaillé avec les différentes instances du Congrès afin d’augmenter les amendes pour le travail des enfants et recueillir des signatures de parlementaires sur les lettres concernant le travail des enfants adressées au Département du travail des États-Unis. Nous collectons et affinons les solutions possibles et les partageons avec les journalistes et les agences fédérales. Nous avons eu plusieurs réunions avec le DOL pour l’exhorter à réviser les protections de sécurité au travail des enfants pour ceux qui travaillent dans les fermes. Nous avons demandé instamment d’ajouter le tabac à la liste des ordonnances sur les professions dangereuses, ce qui interdirait le travail du tabac pour les enfants de moins de 16 ans.

       Reid Maki

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