À propos de l'auteur : Jean Dussault

Catégories : Québec

Partagez cet article

Depuis que Jean Charest a annoncé sa candidature à la direction du Parti conservateur du Canada (le vote aura lieu le 10 septembre), des membres du parti, d’autres candidats.tes, et des Canadiens se demandent s’il est plus conservateur que libéral, plus bleu que rouge. Or, ce n’est pas par la palette des couleurs que se définit Charest. 

Jean Dussault

L’homme qui a été premier ministre du Québec de 2003 à 2012 est réputé avoir un flair politique exceptionnel. Être élu député conservateur de Sherbrooke en 1984 ne relève pas de l’exploit : une vague bleue a alors déferlé sur le Canada et, en prime, le jeune avocat a eu la bonne idée d’être candidat conservateur dans une ville conservatrice qui avait régulièrement voté Crédit social à Ottawa, Union nationale à Québec. L’image du surfeur vient à l’esprit.

Ministre de second plan dans le gouvernement Mulroney, M. Charest a échoué dans sa première tentative de devenir chef du Parti progressiste-conservateur en 1993. Après la catastrophe électorale de son parti sous Kim Campbell, il est  devenu chef intérimaire d’un parti qui comptait deux députés sur 295 au Parlement.

L’élection de 1997 a ramené à Ottawa une bien petite récolte de députés bleus, 20 sur 301, sous le leadership de Jean Charest.  Son statut à Ottawa était peu grisant ; la promesse de jours meilleurs plutôt pâlotte.
Il est sorti de son canyon politique en remontant l’escalier référendaire qu’il avait emprunté durant son calvaire fédéral.

L’élan

Avant et pendant ses mandats comme premier ministre du Québec, Jean Charest a répété qu’il ne fallait pas un autre référendum sur l’indépendance du Québec parce que « ça divise la population ». La même logique entraînerait l’annulation des élections, mais  ce n’est pas de logique dont il est ici question. La menace d’un référendum est depuis longtemps réelle pour une majorité ; pour d’autres, il s’agit du mythique bonhomme sept heures. Les arguments varient donc selon les opinions : ainsi en va-t-il des débats démocratiques dans les sociétés qui ont le privilège d’en faire.

Or, selon lui, les arguments ne suffisent pas à éclairer le débat, la logique ne parvient pas à emporter l’adhésion : l’outil essentiel du tribun est l’émotion.

Le tremplin

Jean Charest a surgi pendant la campagne référendaire sur la souveraineté du Québec de 1995 pour combler ce qu’il a lui-même appelé « un déficit d’émotion» . Le « camp du oui » soulevait les foules et touchait les émotions grâce à d’immenses personnages politiques comme Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et, dans une moindre mesure, Mario Dumont.

Tel que prescrit par la loi sur les consultations populaires, le « camp du non » était présidé par le chef de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale, Daniel Johnson, dont les nombreux talents n’incluaient pas le charisme.

Le formidable orateur fédéraliste, le premier ministre canadien Jean Chrétien, était aussi détesté qu’admiré, autant exécré que respecté. Du côté du « non », il manquait donc clairement un joueur rassembleur pour contrer le trio du oui ; M. Charest l’a relaté à l’occasion du (presque) vingtième anniversaire du vote clivant.

« Dans le camp fédéraliste, il y avait un déficit d’émotion. C’était très clinique, notre affaire. C’était les jobs, le dollar canadien… Et la politique, c’est de l’émotion. J’étais celui qui venait combler ce déficit d’émotion. Plus la campagne avançait, plus il y avait une demande du côté fédéraliste pour cette émotion. On voulait que je sois là parce qu’ils voyaient la campagne du Oui et ils disaient : on en veut, nous aussi, de l’émotion ».(1)

Le saut

Au moment où Jean Charest s’est lancé une autre fois à la quête de son rêve ultime, les Ukrainiens subissaient, souffraient, mouraient. Il n’y a que le calendrier qui ait juxtaposé une affaire personnelle et une tragédie collective, il n’y a absolument rien qui relie l’ambition légitime de Charest à l’horreur de la guerre ailleurs.

Pourtant, l’aspirant chef conservateur a lui-même fait un lien entre son avenir politique et les lendemains bouchés de millions d’Ukrainiens.

En notant poétiquement qu’il ne faut pas attendre d’avoir soif avant de creuser un puits, M. Charest a fait miroiter l’exportation de pétrole de l’ouest canadien pour sauver l’Europe de l’Ouest de sa dépendance vis-à-vis la Russie de Poutine.

L’image du surfeur revient à l’esprit puisque que les probabilités que du pétrole lourd des sables bitumineux de l’Athabasca parvienne à une  raffinerie de pétrole léger de  Dresde sont, disons, minces.

Non, M. Charest n’est pas le seul à avoir ainsi embué la fenêtre de la logique par des larmes politiques. Il a quand même utilisé une recette émotive éprouvée.

Anastasia

Le 13 septembre 2006, une jeune femme a été assassinée au Collège Dawson de Montréal. Un drame immense, inimaginable, insupportable  pour la famille d’Anastasia De Sousa.

Les réactions appelaient une réponse de Québec. Comme si un gouvernement pouvait prévenir toutes les aberrations, comme si un gouvernement provincial avait quelque compétence sur les armes à feu.

Qu’à cela ne tienne, ou pas, le gouvernement Charest a fait adopter une loi qui interdit la possession d’armes à feu dans les établissements d’enseignement, les garderies et les autobus. Sous peine d’amende de 500 à 5000 $. Il s’agit d’une mesure dont l’effet dissuasif sur un criminel enragé ou emmêlé peut sans doute être débattu, mais par laquelle Jean Charest a voulu montrer avoir entendu, et compris.

Pour être bien sûr d’être à son tour bien compris, le premier ministre a personnellement annoncé que la loi aurait un prénom évocateur en plus d’un titre bureaucratique : la loi visant à favoriser la protection des personnes à l’égard d’une activité impliquant des armes à feu  s’appellera « La loi Anastasia ».

Et pour garantir que personne n’oublie la touchante attention, la famille De Sousa était présente lorsque le lieutenant-gouverneur a sanctionné la loi.

Selon ses opposants, Jean Charest racle le fond de la marmite du cynisme. Selon ses partisans, il saisit  à merveille les enjeux sociaux et les notions variables et variantes de l’âme publique.
Sa couleur ? Bof  !

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • Le Parti conservateur du Québec (PCQ) et son chef Éric Duhaime joueront-ils les trouble-fête dans une campagne électorale qui s’annonçait sans surprise et dont l’issue semble écrite d’avance, la seule inconnue de l’élection générale du 3 octobre étant de savoir qui formera l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale ?

    Continuer la lecture
  • Le Parti conservateur du Québec a pris son envol quand son chef Éric Duhaime s’est proclamé le défenseur de la liberté individuelle en opposition aux restrictions  pour contrer la Covid.

    Continuer la lecture
  • Le 3 octobre, nous serons appelés à renouveler les membres de l’Assemblée nationale, des gens qui, ainsi le veut la théorie, nous représenteront. Pourtant, si on en juge par le résultat des précédentes élections générales, les élus de 2018 sont loin de refléter la réalité de la société québécoise : 27,2 % de femmes députées contre 50,3 % de Québécoises, 84 % de personnes de plus de 40 ans contre 52 % dans la population générale, 79 % de diplômés des universités contre 29 %. Donc, très souvent, des gens qui nous représentent, mais ne nous ressemblent pas.

    Continuer la lecture
  • À l’approche de l’élection québécoise, le PLQ a moins d’appuis dans les sondages qu’il n’en a récolté dans ses deux plus grandes défaites en plus d’un siècle et demi. Sous ses deux derniers premiers ministres, Jean Charest en 2007 et Philippe Couillard en 2018. Pente glissante.

    Continuer la lecture