À propos de l'auteur : Pierre Deschamps

Catégories : Livres

Partagez cet article

Depuis quelques décennies, on a vu se créer sous l’égide de l’ONU des instances dont la mission était – apparemment – de préserver l’écosystème de la Terre. Puis par une sorte de hasard sémantique est apparue une expression qu’aujourd’hui on ne peut qualifier que d’oxymoron : développement durable. Une expression qui a servi à tous ceux qui, sous couvert de « sauver » l’environnement, ont attiré l’attention sur leur personne (exceptionnelle), leurs actions (imaginaires) leurs programmes (abstraits), alors que le saccage de la planète se poursuivait rondement, impunément. Une (triste) épopée que raconte Fabrice Nicolino, dans Le grand sabotage climatique (Les Liens Qui Libèrent, Paris, 2023, 349 pages).

Pierre Deschamps

Des experts de tous horizons nous répètent à tout bout de champ que le monde court à sa perte. Ce qui nous a valu au passage la si juste (mais sans suite) formule de Jacques Chirac : «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », prononcée lors du quatrième Sommet de la Terre (septembre 2002, Johannesburg, Afrique du Sud).

L’immobilisme bavard

Cet aphorisme – qui s’est avéré l’un des énoncés les plus creux qui soient puisque personne ne s’est vraiment engagé à éteindre l’incendie – est un exemple hautement caractéristique des envolées lyriques prononcées par tous les grands manitous de la sphère onusienne et leurs emblématiques accointances politiciennes qui, selon les époques et les tribunes, ont lancé des suppliques, des prophéties, des injonctions, des ultimatums, si ce n’est des paroles dignes du Jugement dernier qui ont vite pris la forme d’une sorte de décalogue péremptoire qui ne laissait aucun doute : tous étaient des chevaliers du Nouvel Âge engagés dans une croisade sans merci contre les émissions de gaz à effet de serre (GES) si dommageables pour le climat. Autour de quelques noms que l’engagement « écologique » a rendu célèbres, Fabrice Nicolino dessine d’amers portraits de mandarins dont l’écheveau de carrières entremêle les affaires et l’apparent engagement pour le climat, confusion qui pourrait expliquer le quais immobilisme onusien.

L’écheveau des carrières

Au premier rang de ces spadassins de la climato-business, un homme en tête d’un peloton de cyclistes, barbus et chevelus portant bandanas et chemises à fleurs (nous sommes en 1970), qui les conduit vers la salle où aura lieu la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement.

Ce guide n’est nul autre que le Canadien Maurice Strong dont la présence simultanée dans la pouponnière de multiples entités onusiennes et dans les officines feutrées de quelques pétrolières vaut bien qu’on s’attarde sur sa carrière à double face : d’un côté l’engagement pour le climat ; de l’autre, sa présence dans la pétro-business.

Pétro-business qui, soulignons-le, était – toujours et encore – à la manœuvre à la récente COP28 (30 novembre au 12 décembre 2023) où on a pu observer que les pays émergents n’avaient aucunement l’intention de se priver de pétrole. Une COP28 d’ailleurs qui a les traits non d’un aboutissement autour d’un consensus sur la réduction des émissions de CO2 issues de la combustion des combustibles fossiles, mais ceux d’un autre point de départ vers on ne sait où. Play It Again, Sam.

Mais revenons à notre apôtre de la bienveillance climatique pour mesurer à quel point son parcours soulève quantité de questions.

Le vert onusien

Pour faire court, Maurice Strong, c’est l’homme de la boutique onusienne : sous-secrétaire général adjoint des Nations Unies (1970 à 1972 / 1985 à 1987 / 1989 à 1992) ; directeur exécutif du Programme des Nations Unies sur l’environnement – PNUE (1973 à 1975) ; secrétaire général de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (1972), membre fondateur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) créé en novembre 1988 à la demande du G7 (ce qui va permettre aux États de « superviser » les travaux de cet aéropage de spécialistes du climat).

Une liste tellement longue que Fabrice Nicolino en vient à déduire ironiquement « que Strong aurait donc été un vibrant écologiste. Sans que l’on comprenne où il trouvait le temps, il a reçu un nombre impressionnant de breloques, dont les doctorats honoris causa de 57 universités, et servi dans un très grand nombre de conseils d’institutions diverses ».

Le noir pétrole

La carrière de ce « vibrant écologiste » est pourtant entrecoupée d’une présence ponctuelle dans des  postes de gestion au sein de plusieurs sociétés de la galaxie pétrolière : Mc Coll-Frontenac Oil Company ; Calex, une joint-venture de Texaco ; Pétro-Canada ; Power Corporation, qui a toujours investi dans le pétrole, nommément dans Total et Cepsa, une entreprise espagnole active dans la production de gaz et de pétrole, le raffinage ainsi que la pétrochimie ; Hydro-Ontario, un producteur d’électricité devenu Ontario Power Generation qui exploite encore aujourd’hui des centrales thermiques utilisant un combustible fossile (charbon, gaz naturel, mazout).

Que penser aussi du fait que Maurice Strong a été visé personnellement par l’enquête sur le scandale du programme « Pétrole contre nourriture » de l’ONU en Irak ?

Ce natif d’Oak Lake, au Manitoba, fut également membre de la Rockefeller Foundation qui a attendu décembre 2020 pour annoncer « son engagement à céder sa dotation de 5 milliards de dollars des intérêts existants dans les combustibles fossiles tout en s’abstenant de futurs investissements dans les combustibles fossiles ».

Le gris politique

En 1966, Maurice Strong quitte son poste chez Power Corporation et devient secrétaire d’État de l’aide publique au développement. De ce fait, il est le patron de l’Agence canadienne de développement international (ACDI)  qui « a passé un accord avec SNC présente dans tous les travaux de développement » ! Quelques années plus tard, Maurice Strong investit dans M.N.S. Investments, dont un tiers appartient à Paul Martin père !

Le deuxième larron

Mais il n’y avait pas que Maurice Strong dans l’antichambre onusienne. Il y a aussi le dénommé Stephan Schmidheiny, un temps l’adjoint du précédent. Qui le nommera à « un poste stratégique dans la préparation du Sommet [de la Terre] de 1992 : Chief Advisor for Business and Industry ».

Ce personnage moins connu certes que Maurice Strong a pourtant lui aussi un parcours sinueux où l’engagement pour le climat est quelque peu entaché par de sombres histoires.

En 1982, il s’approprie des terres au Chili qui de tout temps appartiennent aux Mapuches qui protestent autant qu’ils peuvent. En vain. Car si les Mapuches ont résisté aux Incas et aux Espagnols, ils n’ont rien pu contre le dictateur Pinochet. Stephan Schmidheiny manœuvre si bien que : « En 2000, il possède déjà 120 000 hectares au Chili, aussitôt transformés en monocultures de pins, puis d’eucalyptus.».

En Italie, en juin 2013, la cour d’appel de Turin le condamne à 18 ans de prison (mais il n’y passera pas une journée) pour « catastrophe environnementale intentionnelle permanente » et pour « omission volontaire des mesures de précaution et de prévention des accidents », dans les quatre sites industriels italiens d’Eternit Suisse (il en est alors le PDG) qui y fabrique de l’amiante-ciment.

Tout autant que Strong, Schmidheiny flirte avec la pétro-business. En 1995 ,il crée et dirige le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) où siègent entre autres des représentants de Bayer, BASF, BP, Chevron, DOW, ENI, Shell, Total, « la fine fleur de la dévastation industrielle des formes vivantes et du climat ».

Laisser un commentaire

Autres articles

  • Autrefois, les fléaux s’apparentaient aux invasions de sauterelles que décrit la Bible : « Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut dans l’obscurité » (Exode 10:13-14,19). Ou à la Grande Peste en Europe (1347-1352) qui fit environ 25 millions de victimes. Aujourd’hui, le fléau des temps modernes a pour nom plastique, un matériau qui a envahi le sol, l’air et l’eau. Existe-t-il un antidote à ce poison qui ne connaît pas de frontière ?

  • Nous vivons dans une société vieillissante – les milléniaux nous le rappellent-ils assez ? – alors qu’un papy-boomer de 82 ans écrive son autobiographie ne devrait pas en soi nous intéresser. Mais quand cet octogénaire est une sorte de militant de la vie, un exemple de résilience face à l’adversité et qu’en plus on l’a fréquenté professionnellement – c’est le cas de l’auteur de ces lignes, on prête attention. En Retrait a rencontré virtuellement Richard Sanche pour parler de son récit Mon amie, la vie, publié récemment aux Éditions Caramello.

  • Les revues ont parfois une folle attirance par la diversité des sujets qu’elles proposent. Moins denses sans doute que les livres, elles n’en sont pas moins éloquentes. Tant le condensé des aventures de lecture auxquelles elles nous convient constitue parfois une somme de labyrinthes desquels on pourrait bien ne pas s’extraire tout à fait. Ainsi en est-il de l’édition de l’automne 2023 de la revue Nouveau Projet.

  • « Au Moyen Âge central [XIe, XIIe et XIIIe siècles], les pouvoirs personnels, ceux des princes et des ducs, paraissent hostiles aux Juifs ». Tandis que les républiques oligarchiques de Florence, de Gênes et de Venise les accueillent et acceptent qu’ils fassent œuvre de prêteur.