À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : Médias

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Antoine Char

Dans leurs bulles médiatiques, ils sont prisonniers de leurs certitudes. De leurs convictions. De leurs dogmes. Les réponses recherchées à la complexité du monde sont rapides et surtout simples. Sur les réseaux sociaux, le populisme numérique, de droite comme de gauche, triomphe avec ses « sans voix » et ses « informations ».

Dans la chaleur communicative de la Toile, la radicalisation des points de vue a trouvé sa niche. Bien sûr, la polarisation des idées n’est pas née avec internet. Mais le réseau des réseaux (qui annonce, montre et explique comme l’ont longtemps fait la radio, la télévision et la presse écrite) est une vitrine éclatante pour tous ceux qui se sentent délaissés par les médias dits traditionnels.

Ils se sentent forts derrière leurs écrans. Ce sont les araignées de la Toile. Certains se prennent même pour Spider-Man. Leur vision du monde est très parcellaire, mais qu’importe. Leur vérité leur suffit. Ils n’ont pas trop à penser.

« Moins on a de connaissances, plus on a de convictions. » Boris Cyrulnik (Un merveilleux malheur, 1999), a raison.

Sources « profanes » contre sources « expertes »

Internet est aussi un formidable vecteur médiatique permettant de s’enfermer dans ses convictions politiques ou autres. En plus d’être populaire, le réseau des réseaux est assurément populiste car il ouvre les vannes aux sources « profanes ». Elles remplacent les sources « expertes ». Sus aux élites quelles qu’elle soient. Mais n’est-on pas toujours l’« élite » de quelqu’un ? Un peu partout en Occident, une bonne partie de la population se sent exclue socialement. Bon nombre se méfie des politiciens, des médias, des gens d’affaires, des scientifiques …

Ils se considèrent comme les « ambassadeurs du peuple » (idéalisé). Pour faire court, les populistes de gauche s’attaquent au système financier dans son ensemble, leurs « frères-ennemis » de droite aux dirigeants politiques, aux migrants et aux médias traditionnels. Dans les deux cas, le déclin dans les institutions est au rendez-vous.

Qualificatif à la mode, le populisme est utilisé à toutes les sauces. « Donner la parole aux gens “ ordinaires ” sur des sujets réservés normalement à l’élite politique ou économique, aux experts patentés, leur laisser la possibilité de donner leur avis, pire de faire une analyse qui leur serait propre, politiquement non correcte, est irrémédiablement taxé de « populisme ». (1)

Le terme ne serait péjoratif que depuis une quarantaine d’années. « Le populisme est, pour reprendre la formule de Paul Ricoeur, presque toujours le “ discours de l’autre ” […]. Qualifier de “ populiste ” n’est pas décrire, mais disqualifier. » (2)

Conviction nourrie aux émotions

Si la Toile a « libéré » la parole, elle sert également à transmettre de l’information sans filtre. De la fausse information, du « fake news », déclaré mot de l’année 2017, par le dictionnaire Collins. Facebook et Google, notamment, sont accusés de laisser fleurir sur leur plateforme ces « faits alternatifs » et « post-vérités », ces « bons vieux mensonges », bref la rumeur, « le plus vieux média du monde » (Jean-Noël Kapferer).

Aucun fait prouvé n’arrive à faire obstacle à une conviction nourrie aux émotions et au ressentiment. Enfermé dans sa cage intellectuelle — dans le biais de confirmation diront les sociologues — l’internaute inscrit au registre du populisme numérique fait fi de la nuance. Elle n’a plus sa place dans le débat public. Tout est noir ou blanc. Fini le gris.

André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM explique :

« […] avec la montée des médias socio-numériques et de l’hyper-individualisme (dynamique sociale où l’individu a la prétention d’être par et pour lui-même), le “ débat ” public consiste davantage à exprimer sa position, son être, ce qui tend à rendre caduque la nuance parce qu’au fond,“ je sais qui je suis et je l’exprime (selon ma propre vérité) ” », (échange de courriels).

Posture antisystème

Dans sa « chambre d’écho », l’internaute nourri au populisme numérique, se place dans une posture antisystème.

« Autrement dit, l’espace communicationnel vise moins au débat qu’à l’auto-expression, d’où les dynamiques de radicalisation et de « non-nuance » (on songe notamment aux propos dits complotants) », précise Mondoux.

Alors les réseaux sociaux ont-ils détruit tout argument ? Walter Quattrociocchi, professeur d’informatique à la Sapiensa Università de Rome répond : « Pas vraiment. Ils ont changé la façon dont nous accédons à l’information pour soutenir nos récits préférés. Je veux dire, en ligne, nous pouvons trouver littéralement tous les points de vue, donc le temps pour trouver nos sources préférées est très court. […] maintenant, l’information est principalement une question de divertissement plutôt que d’argumentation », (échange de courriels).

La polarisation et le populisme existent bien avant les médias sociaux, alors pourquoi mettre la Toile au pilori ?

La réponse de Quattrociocchi ? « C’est une question cruciale. Le populisme existe depuis longtemps. Cependant, les médias sociaux nous permettent de contourner les frontières géographiques et les contraintes physiques afin que notre potentiel d’interaction soit pratiquement le monde entier. Il est facile de rejoindre des groupes autour d’un récit partagé (par exemple, un récit populiste) et de trouver du matériel pour soutenir notre narration.

« Dans une étude récente, nous avons constaté que les utilisateurs de Gab (la plateforme de l’extrême droite américaine) sont moins polarisés que sur Facebook ou Twitter (https://www.pnas.org/doi/pdf/10.1073/pnas.2023301118).

Je pense que les médias sociaux rendent plus visible et plus facile pour les personnes ayant des idéologies similaires de se connecter. »

Biais de confirmation

Pour le chercheur italien (il a publié une centaine d’articles scientifiques ), nous avons tendance à privilégier les informations confirmant notre vision du monde en ignorant celles les contredisant. C’est le biais de confirmation, l’un des plus connus des sciences cognitives.

Il y aura toujours une frange de la société convaincue que les faits n’existent pas et qui ne veut surtout pas qu’ils existent. Ils contrarient trop les certitudes. Comme l’affirmait en plaisantant le sénateur démocrate Patrick Moynihan (1927-2003) : « Chacun a droit à sa propre opinion, mais pas à ses propres faits. » (3)

Dans la sphère politique comme dans l’écosystème numérique, mieux vaut des fictions qui sécurisent que des vérités qui remettent en question et ébranlent. Un groupe d’experts canadiens réunis par le Forum des politiques publiques publiait en janvier 2017 un rapport de 114 pages (Le miroir éclaté) dans lequel il rappelait que le journalisme doit maintenant concurrencer un contenu qui l’imite, mais qui dissimule la tromperie sous un voile de crédibilité, tandis que la société doit s’adapter à un monde dans lequel il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Un marché de l’information ainsi pollué menace la notion même de crédibilité. (4)

Dans notre société de défiance, le populisme — terme jamais vraiment défini mais qui sonne souvent comme une injure — est contagieux. En politique comme sur la Toile avec ses araignées.

(1) – Christian Pessey, dans Humanisme 2014/4, Numéro 305

(2) – https://www.cairn.info/revue-cites-2012-1-page-11.htm

(3) – Moynihan (1927-2003), a été sénateur démocrate de New York. Cité dans Clinton, Hillary Rodham. Ça s’est passé comme ça, Fayard, 2017, p. 24.

(4) – https://ppforum.ca/fr/publications/shattered-mirror-news-democracy-trust-digital-age/

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