À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Jazz

Partagez cet article

Abby Ross

Serge Truffaut

Pour employer un lieu commun, disons que les vieux du jour – Taj Mahal, 80 ans et Ry Cooder 75 ans -, ont bouclé la boucle récemment par le biais de la réincarnation musicale de plus vieux qu’eux qui, eux, s’appelaient Sonny Terry et Brownie McGhee. Pour faire court, Cooder et Mahal proposent depuis peu un album intitulé Get On Board, publié par Nonesuch, et qui est fait de pièces signées McGhee et Terry.

Enfin, quand on écrit pièces signées on ne dit pas les choses avec précision et puisqu’il faut évidemment l’être, précis, soulignons que plusieurs des 11 morceaux enregistrés par Cooder-Mahal sont si anciens qu’ils sont qualifiés de « Traditionnal » et donc classés sous la rubrique Domaine public.

Mais bon, comme le guitariste et chanteur McGhee et l’harmoniciste et tout aussi chanteur Terry avaient intercalé entre leurs compositions les morceaux en question ceux-ci leur demeurent liés. En fait, ce duo avait tellement manipulé ces morceaux des décennies durant, qu’ils restent identifiés à leurs personnes.

Leur volonté d’interpréter What A Beautiful City, Pawn Shop Blues, I Shall Not Be Moved et autres et de les glisser entre leurs compositions dont The Midnight Special, Hooray, Hooray, Deep Sea River ou Cornbread, Peas, Black Molasses était l’écho d’une fierté. Laquelle ? McGhee et Terry étaient les artisans du blues de la ruralité.

Dans leur cas, il faut parler de folk-blues plutôt que de country-blues. Car ils étaient les héritiers de Leadbelly et Mississippi John Hurt, l’auteur du délicieux Pay Day, ainsi que de Woody Guthrie. Mettons qu’ils étaient politiquement plus engagés que Willie Dixon ou Howlin’ Wolf sans que cela paraisse de prime abord, mais …

Mais à ce propos, il n’est pas vain de souligner que Cooder-Mahal ont décidé de rénover l’héritage musical des deux autres pour des raisons qui ont des résonances aussi politiques que culturelles. À preuve, le parcours qu’ils ont suivi depuis les années 60.

À la grande différence de tous les alchimistes de la musique populaire – blues-country-rock-machin-chose -, qui se sont fait un nom, et un grand, dès les années 60, Cooder et Mahal ont évité la répétition induite par les recettes. Comment ? En puisant dans les musiques étudiées aux quatre coins de la planète. Détaillons.

Né en 1947 à Los Angeles, Ry Cooder est le fils d’une mère membre du Parti communiste qui connaissait bien Woody Guthrie et qui parmi ses amis comptait un violoniste banni par la  Commission McCarthy et qui possédait une collection de 78 tours de folk-blues et qui surtout offrit au jeune Cooder une guitare.

Né en 1942, Taj Mahal a grandi à Springfield, Massachusetts dans une famille de musiciens : sa mère chantait dans une chorale de gospel, son père d’origine jamaïcaine était un pianiste et arrangeur ayant initié ses enfants aux musiques des Caraïbes. Fait à noter car révélateur de la suite, Mahal, qui parle français, a fait des études poussées en agronomie et en médecine vétérinaire.

Tous les deux se sont rencontrés au milieu des années 60 et ont enregistré un album intitulé The Rising Sons qui sortira une vingtaine d’années plus tard. Guitariste aussi subtil que savant, Cooder sera un musicien de studio très recherché de 1966 au milieu des années 70 par Neil Young, les Stones, Randy Newman, Nancy Sinatra et bien d’autres avant de signer un chef d’oeuvre en 1978 intitulé tout simplement Jazz et dans lequel il interprétait les plus vieux morceaux de jazz. Et ce, avec des instruments si vieux que bien d’entre eux avaient disparu.

Un peu plus tard, il va rencontrer un énorme succès avec la bande sonore qu’il avait réalisée tout seul pour le film Paris, Texas de Wim Wenders avec lequel il récidivera quelques années plus tard en produisant le Buena Vista Social Club. Entre ces diverses aventures, il va s’avérer l’un des pionniers, avec Mahal, des musiques du monde en multipliant les collaborations avec des musiciens africains, asiatiques et mexicains.

De son côté, Mahal va suivre un parcours quasi identique à celui de Cooder. Il a signé autant d’albums de blues que d’albums faits de musiques antillaises, africaines et hawaïennes. Cela étant, en renouant le contact avec Cooder avec lequel il n’avait pas enregistré depuis 1966, Taj Mahal est revenu à la case départ.

On devrait dire Mahal et Cooder sont revenus à la case départ. En reprenant à leur compte les chansons qu’ils avaient apprises dans les années 50 et au début des années 60, les chansons notamment de McGhee et Terry nos deux compères ont bouclé la boucle. Et ce, de façon magistrale. Ce Get On Board est un bijou de simplicité.

***
Les critiques invités depuis 70 ans par le mensuel Down Beat à dresser la liste des « meilleurs » ont consacré le pianiste Jon Batiste artiste de l’année. L’album de l’année : Jessup Wagon par James B. Lewis. Le groupe: Charles Lloyd & the Marvels. Le ténor : C. Lloyd. Le trompettiste: Ambrose Akinmusire. Le pianiste: Kris Davis. Le contrebassiste: Ron Carter. Le batteur : Brian Blade.

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • On ne sait pas ou si peu, mais l’écrivain Paul Auster adore le jazz. Oui, on sait, il n’est pas le seul, les galériens de la périphrase formant un contingent d’amateurs de la note bleue. Mais voilà, aucun d’entre eux ne peut se vanter d’être à la tête du «plus-meilleur» club de jazz de Nueva Yorke, comme disent les Porto-Ricains de East-Harlem.

    Continuer la lecture
  • La dernière fois que l’idée a bousculé nos neurones elle avait pour origine le mensuel Jazz Times. Avant ce dernier, l’idée du sujet du jour nous était venue de Jazz Hot puis de Jazz Magazine, Jazziz, DownBeat, Jazz Journal sans oublier les quotidiens au premier rang desquels on retrouve évidemment le New York Times. L’idée du sujet du jour (bis, repetita) se résume en un mot et un seul : liste !

    Continuer la lecture
  • Jean-Michel Pilc joue autant du piano qu’Ethan Iverson n’en joue et vice comme versa. Non seulement ces deux lascars se penchent jour après jour, il est facile de l’imaginer, sur le même instrument, ils ont également en commun d’être des virtuoses.

    Continuer la lecture
  • Le 22 avril dernier, Charles Mingus, le monumental parmi les nobles du jazz, aurait eu 100 ans. Histoire de singulariser l’importance de cette date, de la sortir de son apparente banalité, le label Résonance publiait le lendemain un inédit intitulait Mingus - The Lost Album From Ronnie Scott’s, sous la forme de deux CD ou trois vinyles.

    Continuer la lecture