À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : International

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Serge Truffaut

Au cours des dix derniers jours, les chefs d’État allemand et français ainsi que la ministre britannique des Affaires étrangères Liz Truss ont emprunté la navette diplomatique pour faire des allers-retours entre Moscou, Kyiv et Varsovie avant que Jake Sullivan, conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis, invite ses concitoyens à retourner au pays. Le 12 du mois, Joe Biden conversait avec Vladimir Poutine.  Résultat ? Rien de tangible. Du moins pour l’instant. Encore …

Encore que le vendredi 11 février, on apprenait que six navires russes avaient emprunté le détroit du Bosphore pour participer à un exercice naval dans la mer Noire à quelques miles marins de la frontière de l’Ukraine. Cet acte a eu pour effet immédiat d’aiguiser passablement la colère des dirigeants de ce pays qui martèlent encore et toujours que Moscou a construit de facto une frontière fermant l’accès de ses ports au commerce maritime. Ce n’est pas tout.

La veille, le monde, c’est le cas de le dire, fut informé que l’état-major russe avait commandé à ses troupes de se rapprocher de la frontière que l’Ukraine partage avec la Biélorussie; cette frontière étant le ventre mou militaire de l’Ukraine. De fait, aujourd’hui des dizaines de milliers de soldats russes sont à moins de 100 km de Kiev, la capitale.

Les zigzags 

Comme l’Histoire avec un grand H n’est jamais exempte de coups de théâtre, on retiendra que ce redéploiement de tanks et missiles s’est poursuivi alors qu’à Moscou Liz Truss échangeait, le 10 février, avec son homologue russe Sergueï Lavrov. Au terme de cette rencontre, ce dernier résuma leur conversation en assurant qu’elle avait été celle « d’une personne muette avec une sourde ».

Cette pirouette verbale en dit long sur le dédain que Moscou cultive à l’endroit du premier ministre britannique Boris Johnson qui, à l’instar de Tony Blair en 2003 dans le dossier irakien, s’est employé à dramatiser la situation en affirmant, en décembre, que Poutine envahira l’Ukraine en janvier. À cela il faut ajouter ceci : le dédain évoqué se nourrit également de l’affaiblissement politique prononcé de Johnson dans la foulée de ses fêtes alcoolisées au 10 Downing Street en pleine pandémie.

De la valse diplomatique observée la semaine dernière, il faut s’arrêter sur celle effectuée par Emmanuel Macron le 7 février. Car sa discussion avec Vladimir Poutine fut particulièrement longue: cinq heures. Après coup, il est allé à la rencontre du président ukrainien Volodymyr Zelenski, du chancelier allemand Olaf Scholz et du président polonais Andrzej Duda. Au passage, on notera un fait trop ignoré : Macron a fait cette tournée davantage en tant qu’actuel président de l’Union européenne qu’en tant que président de la France.

Toujours est-il que des discussions entre ces derniers, on a relevé le dépoussiérage souhaité d’une ancienneté diplomatique baptisée le Format Normandie qui lie depuis 2014 l’Allemagne, la France, l’Ukraine et la Russie. On a relevé également la réhabilitation d’une antiquité : le Triangle de Weimar fondé en 1991 et qui associe, notamment sur le flanc de la défense, Berlin, Varsovie et Paris. En fait, l’addition des deux débouche sur une réalité : la Pologne doit être également un acteur des éventuelles tractations.

À ce recours à des ententes du passé, il faut greffer le propos le plus important qu’ait formulé le président Macron : « Il n’y a pas de sécurité pour les Européens, s’il n’y a pas de sécurité pour la Russie. » Ce propos a ceci de singulier qu’il est en quelque sorte un écho à la conjugaison que Poutine a réalisée entre les affaires internationales et le temps long de l’histoire.

Ce qu’il fait aujourd’hui en Ukraine, il l’a fait hier en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et en Arménie, avant-hier en Crimée et en Syrie et en Géorgie en 2008. C’est d’ailleurs à la faveur de cette dernière intervention que Poutine a ordonné une modernisation accélérée de l’armée russe qui aujourd’hui est beaucoup plus puissante qu’elle ne l’était à l’époque.

Le temps long

Le 17 décembre dernier, date importante entre toutes, Poutine a communiqué aux Américains et aux Européens deux projets de traité. Fort des interventions militaires effectuées depuis 2008, fort de la modernisation achevée de l’armée russe, fort d’une rente pétrolière et gazière passablement plus élevée que celle anticipée, Poutine s’est senti libre d’exiger passablement de choses, pour ne pas dire de concessions.

Que veut-il ? Que les forces de l’OTAN reculent derrière les frontières constatées en 1997. En d’autres mots que sa présence soit celle qu’elle était avant la désintégration de l’Union soviétique, avant l’addition d’ex-satellites soviétiques à l’OTAN. Quoi d’autre? Que la Suède et la Finlande mettent un terme aux débats qui ont cours dans ces pays sur leur éventuelle intégration à l’OTAN. Il veut enfin un droit de veto sur la politique internationale de ses voisins. Bigre !

Dans une analyse éclairante publiée le 11 février dernier dans la revue Foreign Affairs,Michael McFaul, ex-vétéran de l’administration Obama, ex-ambassadeur en Russie et aujourd’hui professeur à Stanford, avance qu’au fond du fond Poutine veut que son pays soit respecté et craint comme il l’était à l’époque Soviétique. Et que…

Et que, pour ce faire, il cherche à organiser un Helsinki 2. On s’explique. Fin juillet 1975, après évidemment bien des négociations, les États-Unis et les Européens d’un côté, les Russes de l’autre, avaient signé le Helsinki Final Act qui fit le lit de la détente après des années de forte tension et par lequel l’Occident reconnaissait les frontières issues, si l’on ose dire, de la Deuxième Guerre mondiale.

Ce Helsinki Final Act accoucha ensuite du Intermediate-Range Nuclear Forces (INF) Treaty en 1987; du Conventionnal Armed Forces in Europe Treaty en 1990. Puis il y a eu l’accord en 1990 sur l’envoi en Russie des armes nucléaires russes présentes en Ukraine en échange du respect par Moscou de l’intégrité territoriale de ce pays. Et enfin, en 1997, la signature du NATO- Russia Founding Act sur la coopération entre les deux partis qui a été réduite, comme chacun sait, à l’épaisseur du papier à cigarettes.

Affection pour l’autocratie

Cela étant, une semaine après que Poutine et son homologue chinois Xi Jinping eurent clamé encore une fois, en marge des Jeux olympiques, leur dégoût pour les démocraties libérales ou leur affection pour l’autocratie, voilà que le secrétaire d’État américain Anthony Blixen se rendait en Australie pour participer à une réunion du Quad pour Quadrilateral Security Dialogue.

Fondée en 2007 sur le modèle de l’OTAN puis réanimée en 2017, cette organisation rassemble pour l’instant l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis. Les Philippines et l’Indonésie veulent l’intégrer. Toujours est-il qu’il a été décidé de multiplier les exercices maritimes.

Faut-il rappeler qu’un bras de mer seulement sépare le Japon de la Russie ? Faut-il rappeler qu’en juillet 2014, le Japon a amendé sa constitution histoire de se doter de la frappe préventive en cas d’une attaque contre un de ses alliés? Non ? Bon.

Comme dirait l’autre, le facteur invisible de l’information : bonjour l’ambiance !

Les chiffres (en dollars américains) du tableau ont été empruntés à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, son rapport annuel étant le plus utilisé dans le monde. Il s’agit des dépenses militaires effectuées lors de l’exercice financier 2019, dernière année disponible.

1 – États-Unis : 732 milliards
2 – Chine : 261 milliards
3 – Inde : 71,7 milliards
4 – Russie : 65,1 milliards
5 – Arabie saoudite : 61,9 milliards
6 – France : 50,1 milliards
7 – Allemagne : 49,3 milliards
8 – Royaume-Uni : 48,7 milliards
9 – Japon : 47,6 milliards

NOTE : À elles seules, les dépenses combinées de l’Allemagne et de la France totalisent 99,4 milliards $ US, soit 34,3 milliards $ US de plus que celles de la Russie.

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