À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Nikolay Milovanov, 24 ans, se bat dans l’armée ukrainienne. « Il y a beaucoup moins de discrimination dans
l’armée car notre communauté [gaie] devient plus active. »

Le 1er juin, Mois de la Fierté, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) condamnait l’Ukraine pour discrimination et violation du droit au respect de la vie privée à cause de l’absence de reconnaissance et de protection juridiques des couples homosexuels dans le pays (1). Alors que la guerre est entrée dans sa deuxième année, des soldats de la communauté LGBT se battent pour faire valoir leurs droits, en parallèle du combat qu’ils mènent pour leur pays.

Antoine Char

« Malheureusement, je suis dans l’impossibilité de vérifier mes courriels car je suis en ce moment sur le front. Contactez mon mari pour l’instant, il pourra répondre à vos questions. »

Nikolay Milovanov, 24 ans, se bat dans l’armée ukrainienne. Sur son uniforme, il arbore une tête de licorne en dessous du drapeau bleu et jaune. La créature issue de l’univers fantastique est souvent associée à la communauté LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels-les, transgenres)

Son « époux », Moraliss, étant aux abonnés absents, « Nick » finit par répondre en envoyant ce courriel quelques jours plus tard : « Je me dirige en direction de Bakhmout », ville assiégée depuis plus de dix mois et qui pourrait constituer un tournant dans la guerre.

Les deux, en tant que couple du même sexe, n’existent pas dans les registres matrimoniaux ukrainiens. Ils n’ont donc aucune existence légale. Si « Nick » devait être hospitalisé, Moraliss ne pourrait même pas lui rendre visite. Récupérer sa dépouille s’il devait tomber au front lui serait impossible.

Une pétition est en ligne afin de garantir les mêmes droits pour ceux qui se battent pour l’Ukraine. Lancée par la députée Inna Sovsun, elle a recueilli plus de 30 000 signatures, dont celles d’une vingtaine de parlementaires.

« Il y a beaucoup moins de discrimination dans l’armée car notre communauté devient plus active », assure Milovanov. Peut-on savoir combien de membres LGBT sont sous les drapeaux ? « C’est difficile pour moi de le dire, car il ne nous est pas possible d’en parler ouvertement, mais je vous assure que nous sommes nombreux, plus qu’il n’y paraît. »

Au moins 700 000 hommes et femmes servent dans l’armée ukrainienne. Pour chaque militaire professionnel, on compterait deux ou trois mobilisés.

Constitution et guerre

En 1991, avec son indépendance, l’Ukraine a été le premier pays de l’ex-Bloc soviétique à décriminaliser l’homosexualité, devenant vite un refuge pour les personnes LGBT d’Europe de l’Est, fuyant leur pays.

Mais plus de trente ans plus tard, l’article 51 de la Constitution rappelle encore ceci : « Le mariage est basé sur le libre consentement d’une femme et d’un homme . »

À présent, pour se conformer aux exigences de l’Union européenne et faire entrer l’Ukraine dans l’UE (14 de ses 27 membres ont légalisé les mariages, homosexuels) son président Volodymyr Zelensky aimerait légiférer en faveur de l’union entre conjoints du même sexe, mais à la guerre comme à la guerre, il rappelle qu’il est impossible de modifier la Constitution avec l’actuel conflit.

« Notre lutte pour nos droits dure depuis longtemps, et le fait que cette question ait été ouverte au Parlement est une victoire pour nous », se console Milovanov.

Pour Adam Zivo, chroniqueur au National Post de Toronto, « la modification de la constitution d’un pays est un processus hautement perturbateur qui risque de créer d’importants problèmes politiques et juridiques — il suffit de regarder l’histoire du Canada pour s’en rendre compte » (échange de courriels).

Le journaliste connaît bien le pays pour lequel se bat Nikolay Milovanov. « Je suis d’abord venu en Ukraine peu après la guerre pour un reportage de deux mois. J’ai ensuite déménagé à Odessa en août dernier et j’ai passé la plupart de mon temps depuis à vivre avec mon petit ami dans cette ville. Tout au long de mon séjour en Ukraine, je n’ai jamais subi de harcèlement homophobe. Tous ceux à qui j’ai dit être gai m’ont traité avec politesse et gentillesse. La communauté LGBT est plus dynamique que je ne l’aurais imaginé. »

Peut-être, mais il n’y a encore une dizaine d’années, toute parade gaie dans les rues de Kyiv était proscrite et l’Église orthodoxe d’Ukraine qui a rompu ses liens avec sa « grande sœur » russe en 2018, s’oppose bec et ongles aux mariages homosexuels considérés comme une « attaque contre le mariage et la famille » et un danger pour le développement démographique du pays. (2)

Guerre culturelle

L’actuelle guerre n’est pas seulement territoriale, elle est aussi culturelle. Pour bon nombre d’Ukrainiens, l’homophobie est désormais associée à l’invasion russe.

Le pays de Vladimir Poutine se targue d’être le défenseur des valeurs « traditionnelles » face à l’Occident « décadent ».

« Puisque Poutine a fait de l’homophobie un point majeur de sa politique et de l’idéologie russe, les gens l’associent automatiquement à ça. Alors si nous sommes différents de lui, nous devons être différents sur ce sujet-là aussi », soutient la parlementaire Inna Sovsun. (3)

C’est bien connu, la  Russie est un pays particulièrement répressif envers les homosexuels. En 2017, Novaïa Gazeta (le Nouveau Journal), un des rares médias russes indépendants, révélait notamment ceci : une chasse aux homosexuels menée en Tchétchénie avec l’existence de prisons secrètes, la pratique de la torture, des faits d’enlèvements et des assassinats. (4)

Il est vrai que la république musulmane est ultra-conservatrice et l’homosexualité est un « crime » passible de mort dans la majorité des familles.

Si l’homosexualité a été décriminalisée en Russie deux ans après l’Ukraine, elle est toujours considérée comme une maladie mentale par bon nombre de ses habitants. Ce n’est plus le cas en Ukraine, selon tous les sondages, mais …

En mai dernier, Ruslan Martsinkiv, maire d’Ivano-Frankivsk, ville de 240 000 âmes  de l’ouest de l’Ukraine, rappelait encore ceci : « Un gai ne peut être un patriote, seul un chrétien peut l’être ! »

Pendant ce temps, sur le front de Bakhmout, Nikolay Milovanov …

  1. https://www.lefigaro.fr/flash-actu/non-reconnaissance-des-couples-homosexuels-la-cedh-condamne-l-ukraine-20230601

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