À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

Catégories : Économie

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Depuis le Grand Confinement du printemps 2020, le rebond de l’économie canadienne étonne même les plus optimistes. Les premiers à en profiter sont les gouvernements fédéral et provinciaux qui surfent en plus sur l’inflation galopante. Pour encore quelque temps, du moins.

Rudy Le Cours

La saison des budgets étant terminée, un constat s’impose: le solde des finances publiques à Ottawa et dans les dix capitales provinciales aura été nettement meilleur que ce que les boules de cristal de leurs grands argentiers avaient vu, un an plutôt. Et, une fois n’est pas coutume, la rigueur ou l’austérité ne sont pas à pointer du doigt.

Les recettes ont été beaucoup plus élevées partout, sans exception. À Québec, par exemple, les coffres se sont remplis de 12,9 milliards de plus, à hauteur de 135,5 milliards. Cela a permis de ramener le déficit à 3,9 milliards, avant le dépôt de 3,5 millards au Fonds des générations.

Il y a mieux encore. En Alberta, le rebond des prix du pétrole a permis d’engranger 18 milliards.

La Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick ont même dégagé de légers surplus.

« Collectivement, les gouvernements fédéral et provinciaux ont terminé l’exercice 2021‐2022 dans une situation financière nettement meilleure que ce qui était envisagé un an plus tôt » , analyse Randall Bartlett, directeur principal, économie canadienne chez Desjardins.

Non seulement les provinces améliorent-elles leur solde budgétaire, mais elles en profitent aussi pour se lancer dans de nouvelles dépenses, parfois structurantes, comme Ottawa avec son programme de garderies.

« Nous avons maintenant signé des ententes sur l’apprentissage et la garde des jeunes enfants avec chaque province et territoire. C’est la libération des femmes, s’est réjouie Chrystia Freeland dans son Discours sur le budget, le mois dernier. Plus de femmes n’auront plus à choisir entre les enfants ou la carrière. Il s’agit là d’une politique économique féministe à l’œuvre. Et la mesure rendra le coût de la vie plus abordable pour les familles canadiennes de la classe moyenne. »

Elle a raison : deux salaires sont de plus en plus essentiels pour permettre aux ménages de la classe moyenne de joindre les deux bouts.

Année électorale oblige, Québec et Queen’s Park remettent même quelques dollars à leurs électeurs: chèque de 500$ du gouvernement Legault, baisse de 5,7 cents le litre pendant six mois assortie d’une diminution des droits d’immatriculation annoncées par le gouvernement Ford, à la veille de se lancer en campagne.

PIB réel et PIB nominal

L’augmentation des recettes budgétaires peut venir de trois sources, la croissance de la production, la montée des prix et/ou un fardeau fiscal accru.

Pour l’année fiscale 2021-2022, l’inflation sous toutes ses formes autant que l’activité économique aura gonflé les recettes gouvernementales.

Si la croissance réelle de l’économie québécoise a été très vive, à hauteur de 6,3%, elle a été tout simplement sensationnelle lorsqu’on l’exprime en dollars courants, ou en termes nominaux: 11,3%! Ce qu’on appelle le produit intérieur brut nominal demeure la meilleure approximation de la taille de l’assiette fiscale.

Au niveau fédéral, l’écart est encore plus spectaculaire: le PIB réel a atteint 4,6 %, mais le nominal 13,1 %, une différence énorme de 8,5 points de pourcentage.

Pourtant, l’Indice des prix à la consommation (IPC) n’a augmenté que de 3,3% pour l’ensemble de 2021.
Bien souvent, quand on additionne le PIB réel et la variation de l’IPC, on obtient grosso modo le PIB nominal. Cette fois-ci, cette règle de base ne marche pas.

Les facettes de l’inflation

L’écart entre le PIB réel et le PIB nominal s’appelle l’inflation du PIB ou son déflateur, un terme peu usité. Il tient compte des variations des prix des matières premières et des termes de l’échange, lesquelles sont peu ou pas prises en compte dans l’IPC.

En 2021, le Canada a vécu une amélioration des termes de ses échanges. Autrement dit, l’augmentation des prix de ce qu’il exporte a été plus forte que celle des prix de ce qu’il importe.
Pour illustrer ce concept, supposons que 100 marchandises exportées permettaient d’acheter 100 marchandises de l’étranger. C’est du un pour un. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) calcule ce ratio pour ses États membres avec 2012 comme année de base.

Le Canada est avant tout un exportateur de produits de base: pétrole, gaz, aluminium, nickel, blé, potasse, bois d’œuvre, etc. En général, ces prix ont monté en flèche avec la relance.

En revanche, il importe des vêtements, des biens électroniques, des électro-ménagers, de l’équipement et des machines. La valeur de ces marchandises a grimpé moins vite.

Selon l’OCDE, le ratio des termes de l’échange au Canada s’établissait à 1,031, en 2019, dernière année avant la pandémie. Il a reculé à 0,98 en 2020, avant de rebondir 1,226, en 2021. Cela illustre à quel point le Canada et la plupart de ses provinces profitent de l’amélioration des termes de l’échange. Autrement dit, le pouvoir d’achat du Canada a augmenté l’an dernier.

Pouvoir d’achat et effet de richesse

La mesure du pouvoir d’achat s’appelle le Revenu intérieur brut (RIB). Il se définit comme la valeur du PIB réel additionné du gain ou de la perte d’échange. Dans la livraison d’avril de son Rapport sur la politique monétaire, la Banque du Canada estime à 8,8 % la croissance du RIB, en 2021. C’est bien près de l’écart de 8,5 % entre les PIB réel et nominal. Autrement dit, les finances publiques ont capturé l’essentiel de l’amélioration des termes de l’échange.

L’augmentation des prix des aliments, du carburant et du logement grugent au contraire notre pouvoir d’achat, tout en gavant les gouvernements: l’essence augmente, les redevances et les taxes de vente aussi. Les prix des maisons neuves s’envolent, la ponction de 14,975 % des taxes de vente fédérale et québécoise aussi.

Bref, à la différence de la première décennie du présent siècle jusqu’à la crise financière et la récession de 2008-2009, la croissance récente du RIB n’a pas entraîné d’effet de richesse pour les Canadiens.

Au début du siècle, le grand boom des prix des produits de base s’était accompagné de la baisse de ceux des biens de consommation qui résultait de la transformation de la Chine en usine du monde.

Aujourd’hui, les prix des biens venant de l’Empire du milieu ne baissent plus. En plus, les confinements forcés de villes entières créent des ruptures d’approvisionnement qui nourrissent l’inflation des biens de consommation. Et que dire de l’invasion russe de l’Ukraine qui propulse les prix des céréales et des engrais!

Autre différence, le dollar canadien reste plutôt stable face au billet vert depuis un an alors qu’il s’était beaucoup apprécié à l’époque, passant d’un creux de 62 cents, en 2002, jusqu’à la parité et même au-delà, en 2007. Cette appréciation a profité à tous les consommateurs.

Plusieurs voient dans la conjoncture actuelle, faite d’instabilité géopolitique et de ruptures des chaînes d’approvisionnement, les germes d’une prochaine récession. Possibilité sérieuse, mais pas fatale.

Si elle se concrétise, alors les termes de l’échange vont s’inverser à nouveau et les finances publiques vont en pâtir.

Si l’expansion de l’économie perdure et que la Banque du Canada parvient à juguler l’inflation des biens et services dédiés à la consommation, alors le Revenu intérieur brut réel pourrait encore augmenter davantage que le PIB réel.

Les finances publiques continueront de s’améliorer et il y aura peut-être, enfin, un léger effet de richesse. Mais il ne faut pas rêver pour autant à un retour prochain de la parité du dollar avec le billet vert et encore moins d’une baisse des prix des biens en provenance de Chine.

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