À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International

Partagez cet article

Rurik, fondateur de l’Empire russe, mort en 879.

Daniel Raunet

« Les Russes et les Ukrainiens sont un seul peuple »(Vladimir Poutine)[1]

Dans un long article sous sa propre plume, le président de la Russie exposait l’an dernier sa vision personnelle de l’histoire de l’Ukraine. Une vision déjà résumée en 2014 lors de l’annexion de la Crimée : « Kiev est la mère de toutes les villes russes »[2]. Vision révisionniste s’il en est.

La Rus’ de Kiev

Le mot « Rus » est mentionné pour la première fois par un observateur arabe du IXe siècle, pour décrire des commerçants slaves qui se livraient au trafic des esclaves en mer Noire. Au Xe siècle, les Byzantins reprennent le terme pour parler des Varègues, les Vikings de l’est, qui commercent depuis la Baltique et Novgorod et qui ont découvert les voies fluviales qui les mènent vers Constantinople.

Selon les chroniques, c’est un de ces Varègues, Rurik, qui se serait établi parmi les Slaves de Kiev, mais c’est un de ses parents, Oleg de Novgorod, qui conquit la ville pour de bon en 882. Les descendants de Rurik fournirent une dynastie de tsars qui régnèrent sur la Russie jusqu’en 1598. Pour Poutine, il y a donc un fil continu depuis plus de mille ans, de la Rus’ de Kiev à Moscou.

La future Ukraine tournée vers l’Ouest et la Baltique

Cette première Russie kiévienne s’est rapidement morcelée en une kyrielle de principautés. Le président russe fait comme si la Moscovie et ce qui devait devenir un jour l’Ukraine étaient restés unis pendant tout le Moyen-Âge. « Il est important de noter que dans les terres russes occidentales et orientales, ils parlaient la même langue.

La foi était orthodoxe. Jusqu’au milieu du XVe siècle, une seule administration ecclésiastique était maintenue »[3].En fait, l’histoire des villes du nord-est, d’où a émergé Moscou, s’est séparée très tôt de celle des plaines du sud-ouest. Alors que la Moscovie est restée sous le joug des Tatars, successeurs des Mongols, jusqu’en 1480, très tôt le territoire de la future Ukraine a associé sa destinée aux puissances de la Baltique. Il y eut d’abord l’émergence au XIIe siècle d’une principauté « ruthène » de Galicie dans ce qui est maintenant l’Ukraine occidentale et la Biélorussie.

Puis en 1362, Kiev fut absorbée par la dynastie lituanienne des Jagellon, un Grand Duché qui finit par s’étendre de la Baltique aux approches de la mer Noire. Cet état s’unit au royaume de Pologne en 1569. Sous l’influence des Polonais catholiques, une partie des orthodoxes de Kiev et de l’ouest, les uniates, reconnurent l’autorité du pape et se détachèrent du patriarcat de Constantinople, un fait que Poutine déplore.

L’Ukraine cosaque

À partir des Temps modernes, le territoire de l’actuelle Ukraine peut être divisé en cinq zones aux destinées différentes : la cosaquerie, l’Est russe, l’Ouest polonais, la Crimée tatare et l’extrême ouest autrichien. Dans les steppes du sud, autour du cours moyen du Dniepr, dominent les Cosaques zaporogues, des communautés militaires d’aventuriers de tout poil et de serfs orthodoxes qui fuient le joug polonais.

Jouissant d’une quasi-indépendance pendant presque trois siècles, ils louvoient sans cesse entre les puissances rivales, le khanat tatar de Crimée, la Pologne et la Russie. En 1648, l’hetman des Cosaques, Bohdan Khmelnytsky, se soulève contre la Pologne et crée la première « Ukraine ». Le terme n’a pas de connotation ethnique et veut dire simplement frontière, marche, zone tampon. Cette Ukraine disparaît en 1654 lorsque les Zaporogues prêtent allégeance au tsar de Russie pour préserver l’orthodoxie face au catholicisme polonais.

Les deux rives du Dniepr

Cela fait éclater la cosaquerie en deux blocs, avec pour frontière le fleuve Dniepr. La rive orientale se place sous suzeraineté russe et la rive occidentale, dont Kiev, sous domination polonaise. Les Cosaques de la Rive Droite vont demeurer autonomes pendant longtemps, jusqu’à leur mise au pas définitive par Catherine II de Russie en 1775.

Sur la Rive Gauche, dont fait partie Kiev, un transfuge de la Russie tsariste, l’hetman Ivan Mazepa trahit Pierre le Grand et s’allie aux Suédois, qui ont conquis la Pologne, dans le but de restaurer l’indépendance de la cosaquerie ukrainienne. Mais les Zaporogues et les Suédois sont battus par les Russes à Poltava en 1709 et la Pologne, ressuscitée, reprend le contrôle de la Rive Droite.

L’Ukraine autrichienne

En 1793, la Pologne est réduite à la portion congrue sous les coups des Prussiens et des Russes. L’impératrice Catherine II s’empare de la Rive Droite du Dniepr et de la Biélorussie. Le nord-ouest de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine passe alors sous domination autrichienne, la Galicie orientale autour de Lviv. Cette réincarnation de l’ancienne Ruthénie médiévale restera autrichienne jusqu’en 1918.

Les Tatars de Crimée

Pendant des siècles, les rives de la mer d’Azov et de la mer Noire vivaient dans un autre monde. C’est le pays des Tatars de Crimée, qui deviennent vassaux des Ottomans après l’installation de ces derniers sur la côte méridionale de la péninsule au XVe siècle. La Russie ne s’en emparera qu’à la fin du XVIIIe siècle sous l’impératrice Catherine II et s’emploiera à russifier la région.

Staline accélérera le mouvement en déportant massivement les Tatars au fin fond de l’URSS. Ainsi, en 1926, les russophones ne représentaient que 42 % de la population de la Crimée, mais ils étaient 65 % (contre 12 % de Tatars et 16 % d’Ukrainiens) en 2014, à la veille de l’annexion de la péninsule par Moscou.

L’éveil des nationalités

En postulant un nationalisme russe millénaire, Vladimir Poutine commet un anachronisme. Jusqu’au XIXe siècle, c’est l’appartenance à tel ou tel souverain qui détermine la nationalité des gens et non pas leur situation linguistique ou ethnique.

Ce n’est que dans la foulée de la Révolution française et des guerres napoléoniennes qu’émerge l’idée que ce sont les peuples qui sont souverains et qu’ils ont le droit de disposer d’eux-mêmes. L’éveil européen des nationalités se traduit dans le sud-ouest de l’Empire russe par une renaissance culturelle et par une appropriation du terme « Ukraine » par l’intelligentsia locale pour définir, non plus une « frontière », mais une nation différente de la russe. Le pouvoir réagit en 1876 par l’interdiction de l’enseignement en ukrainien et des obstacles sévères à l’édition. Aujourd’hui, Poutine justifie ces mesures répressives par la nécessité de combattre l’ingérence étrangère, celle des Polonais.

La première indépendance 

La fin de la Première Guerre mondiale voit l’écroulement des empires russes et austro-hongrois. Dans la foulée de la Révolution russe, les nationalistes ukrainiens proclament l’autonomie de l’Ukraine en juin 1917, puis l’indépendance en janvier 1918. Coups d’État, renversements d’alliances, troupes étrangères, armées blanches tentant de restaurer le tsarisme, armée nationaliste pro-occidentale de Symon Petlioura, Armée rouge bolchévique, l’Ukraine devient un immense champ de bataille.

En 1919, les partisans de l’anarchiste ukrainien Nestor Makhno créent une armée de 100 000 hommes et fondent des communes libertaires dans l’ancienne région des Cosaques zaporogues. Les makhnovistes se battent aux côtés des bolchéviques, mais ces derniers liquident leur état-major dans un guet-apens organisé par Léon Trotsky. Cette période de guerre civile se termine par la victoire des bolchéviques en 1920. En 1922, l’Ukraine devient une des 15 républiques de l’URSS, distincte de la République de Russie.

Le stalinisme et l’Holodomor

En 1929, la collectivisation des terres et la liquidation des propriétaires terriens, les koulaks, entraînent une chute brutale de la production agricole et une disette nationale. En Ukraine, véritable grenier à grain, le pouvoir réquisitionne jusqu’à la moitié des récoltes, en partie pour l’exportation. En deux ans, des millions d’Ukrainiens meurent de faim. 5, 7, 15 millions… les historiens ne s’entendent pas sur les chiffres. Les Ukrainiens nomment cette famine planifiée l’Holomodor, leur gouvernement la qualifie de génocide. Elle a joué, sans aucun doute, dans l’aversion profonde de nombre d’Ukrainiens face à la Russie.

Les « nazis » ukrainiens
 
« Nous chercherons à démilitariser et à dénazifier l’Ukraine . »[4]En annonçant à la télévision russe sa guerre contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a invoqué la nature fasciste, selon lui, du nationalisme ukrainien. Pourtant l’Ukraine de 2022 n’est pas plus « nazie » que ne l’est l’Allemagne actuelle, mais le thème a pour origine une vérité historique, la collaboration avec les armées d’Hitler pendant la Deuxième Guerre mondiale. De nombreux Ukrainiens se sont engagés dans la Wehrmacht, les SS et des milices collaborationnistes comme l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Certains ont participé à l’Holocauste, dont le terrible massacre de 33 000 Juifs dans le ravin de Babi Yar aux portes de Kiev.

Toutefois, cette Ukraine nazie ne doit pas faire oublier une autre Ukraine, résistante elle, ni les déportations massives en camp de concentration et la mort de huit millions d’Ukrainiens, victimes du conflit. Autre fait indéniable, un président de l’Ukraine moderne, Victor Iouchtchenko, a tenté de réhabiliter l’un des principaux collaborateurs des Allemands, Stepan Bandera, et un autre, le président Petro Porochenko, a fait de la date de la fondation de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne une fête nationale.

« La Russie a été volée »

Récrimination récurrente chez Poutine, l’ancienne Union soviétique est accusée d’avoir créé artificiellement une nation qui n’en serait pas une. « L’Ukraine moderne est entièrement le fruit de l’ère soviétique. Nous savons et nous nous souvenons qu’elle a été créée dans une large mesure aux dépens de la Russie historique. Il suffit de comparer quelles terres ont été réunies à l’État russe au XVIIe siècle et avec quels territoires la RSS d’Ukraine a quitté l’Union soviétique. (…) Une chose est claire : la Russie a été volée.[5] » Par exemple lorsque Nikita Khrouchtchev a redessiné les cartes administratives pour rattacher la Crimée à l’Ukraine.

La deuxième indépendance de l’Ukraine

Pour le président russe, la chute de l’Union soviétique en 1992 a été une immense catastrophe. « En URSS, les frontières entre les républiques, bien sûr, n’étaient pas perçues comme étatiques, elles étaient conditionnées dans le cadre d’un seul pays, qui, avec tous les attributs d’une fédération, était essentiellement hautement centralisé — en raison, je le répète, au rôle dirigeant du PCUS. Mais en 1991, tous ces territoires, et surtout les gens qui y vivaient, se sont soudainement retrouvés à l’étranger. Et ils étaient déjà vraiment coupés de leur patrie historique. »

Dans son article de 2021, Poutine cite avec sympathie les thèses de son ancien allié de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. « En 1992, il exprima l’avis suivant : les républiques fondatrices de l’Union, après avoir elles-mêmes annulé le traité de 1922, devaient retourner aux frontières dans lesquelles elles avaient rejoint l’Union. Toutes les autres acquisitions territoriales font l’objet de discussions, de négociations, car la base a été annulée. En d’autres termes, repartez avec ce avec quoi vous êtes venu ».

Qu’est-ce qui devrait donc, selon Poutine, être rendu à la « mère-patrie » ? Et en vertu de quelle date repère ? Pour la Crimée, sa pensée est claire : c’est un cadeau injustifié de Khrouchtchev. Pour le Donetsk, c’est également clair, c’est la faute des bolchéviques.

Poutine fait sienne la demande faite en 1918 par la République soviétique de Donetsk-Krivoy Rog d’être rattachée à la Russie et non pas à l’Ukraine, demande rejetée par Lénine. L’acharnement actuel de l’armée russe contre la ville de Kharkiv laisse supposer que la Rive Gauche du Dniepr, conquise par Pierre le Grand, fait également partie de la « mère-patrie » poutinienne. Et tant qu’à faire, également la Rive Gauche du Dniepr, rattachée à la Russie par Catherine II. Sans oublier Kiev, russe depuis les Vikings.Si la référence demeure l’Empire russe à son apogée, il ne resterait donc pour seule Ukraine indépendante que la petite Ruthénie ex-autrichienne, autour de Lviv !

Impensable, direz-vous ? Il y a quelques mois, l’invasion de l’Ukraine était elle aussi impensable.

[1] Vladimir Poutine « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », Стаття Володимира Путіна «Про історичну єдність росіян та українців», site du Président de la Russie, 12 juillet 2021 http://kremlin.ru/events/president/news/66182

[2] Vladimir Poutine, discours devant le Conseil de la Fédération de Russie, The Washington Post, »Transcript: Putin says Russia will protect the rights of Russians abroad »,  18 mars 2014. https://www.washingtonpost.com/world/transcript-putin-says-russia-will-protect-the-rights-of-russians-abroad/2014/03/18/432a1e60-ae99-11e3-a49e-76adc9210f19_story.html

[3] Vladimir Poutine « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens »

[4] « Document : discours intégral de Poutine le 24 février », le Club Médiapart,Paris, 27 février 2022https://blogs.mediapart.fr/touriste/blog/270222/document-discours-integral-de-poutine-le-24-fevrier

[5] Vladimir Poutine « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens »

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • C’est le choc malgré le caractère on ne peut plus prévisible de l’évènement. Pourquoi ? Réponse sous forme de question : combien de fois avons-nous entendu ce genre de phrase au cours des derniers jours: « Je n’ai pas connu d’autre reine qu’Élisabeth » ou, si on est indifférent a sa mort (ou si on fait semblant) : « Je n’en ai pas connu d’autre que celle-là .» Surtout si on est un baby-boomer et… God knows qu’on en compte quelques uns au pays du Québec.

    Continuer la lecture
  • On a dit que ce jeudi 8 septembre le vingtième siècle s’est fait reléguer définitivement à la place qui lui revient: dans les livres d’Histoire. Rarement la mort que chacun savait imminente, d’une très vieille dame qui n’a pratiquement jamais exprimé en public une opinion ou un sentiment sur quoi que ce soit, n’a généré, une telle vague d’émotions chez des gens qui ne l’ont jamais rencontrée.

    Continuer la lecture
  • Professeur associé à l’université nationale Académie Kyiv-Mohyla de Kyiv, fondée en 1615, Mychailo Wynnyckyj a été conseiller du ministre ukrainien de l’Éducation  et des Sciences. Né à Kitchener, en Ontario, il vit depuis 2003 à Kyiv avec son épouse et leurs quatre enfants. Contacté par courriel, il raconte …

    Continuer la lecture
  • Des émeutiers qui envahissent un Palais présidentiel et qui s’ébattent joyeusement dans la piscine de leurs adversaires, on avait déjà vu pareil spectacle en Ukraine et au Sri Lanka. Le 29 août dernier, c’était au tour de l’Irak de vivre son moment piscine, avec l’irruption des partisans du leader populiste Moqtada al-Sadr dans la « Zone verte », le camp retranché du pouvoir depuis l’invasion américaine de 2003.

    Continuer la lecture