À propos de l'auteur : Gilbert Lévesque

Catégories : Culture

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Le tableau préféré de Marie-Anastasie qu’elle aurait souhaité voir suspendu au-dessus de sa dépouille, lors de son décès survenu le 14 octobre 1989 : il faisait beau comme un jour d’été !   Le voeu, le souhait n’a guère trouvé audience auprès de ses soeurs, portées sur la réserve.
Novembre étant par essence considéré comme le mois du Souvenir, comment ne pas en arriver à se poser la question de Rutebeuf: « Que sont mes amis devenus »?  Ainsi, la mémoire de Marie-Anastasie (1909-1989) surgit tout naturellement.  Née Laura Tourangeau, native de Mont-Laurier, fille du Nord, comme le poète chansonnier, Claude Gauthier, elle s’amènera en la cité pour y vivre son destin. Portrait d’une artiste prolifique.

​Gilbert LÉVESQUE, A.L.
ami personnel de l’artiste

 
« La vie est comme un vitrail /elle prend la couleur des yeux qui la regardent ». Mais sait-on seulement que l’artiste fut avant-gardiste; car elle fut la première, au Québec, a avoir produit une eau-forte en couleurs, qui s’intitulait précisément Vitrail, alors qu’elle ignorait encore qu’un autre jour, elle se ferait conceptuelle de verre, pour créer les verrières de la chapelle du Collège Basile-Moreau, de Ville Saint-Laurent. Mais enfin, n’anticipons pas sur son parcours hors-norme. 

Sa rencontre avec le maître-graveur Albert Dumouchel fut déterminante car enfin, de ses multiples talents, la postérité retiendra – de même que les collectionneurs – que Marie Anastasie (1909-1989) fut une graveure de premier plan.  Son initiation se fit à l’Institut des Arts Graphiques, rue Sherbrooke (emplacement actuel de l’Office de la Langue Française), qui dura trois ans, de 1957 à 1960.   

Du coup, l’artiste a souri à l’inconnu et, avoue-t-elle : « J’ai dit à l’inconnu / L’Univers dans sa parure / Est devenu gravure /  … Et l’inconnu m’a souri / Et l’Inconnu m’a dit /La gravure vous rend la vie /  Et la vie se grave pour être sûre de vivre. »

Et si, tour à tour, elle fut pour l’ensemble et pour elle-même, peintre, graveur(e), poète, sculpteur(e), conceptuelle de verre et religieuse de Sainte-Croix, il faut également inscrire à son générique professeur, galériste et aubergiste; car le 4334, rue Saint-Denis, son lieu de vie, s’est prêté à toutes ses tendances et ses choix multiples de vie : sa galerie Marie-Anastasie, elle l’ouvrait à de jeunes artistes qui n’avaient pas le moyen de s’exposer et elle accueillit chez-elle, jusqu’à la fin, la poétesse Françoise Bujold, qui allait s’éteindre d’un cancer du cerveau, à l’Hôtel-Dieu, de Montréal, alors que l’on venait de lui attribuer une bourse de 5 000 dollars dont elle ne sut profiter, hélas!

Prolifique

Option sculpture, elle s’y initiera avec Louis Parent, à qui l’on doit le fameux Chemin de Croix de l’Oratoire Saint-Joseph; il appartenait à l’École du Meuble.  Puis, elle attaquera la pierre, à l’École des Beaux-Arts de Montréal, avec Armand Filion. Au bois, elle donnera formes neuves sous l’enseignement de l’énergique Sylvia Daoust, décédée plus que centenaire. « C’est peu à peu que j’en suis venue à la non-figuration.  L ’art est un choix, une sélection. »   Prolifique, elle fut, incontestablement : ses livres d’artistes, aux Éditions du Grainier, sa maison d’édition, l’attesteront grandement.

« Ceux de Marie-Anastasie, déclara Guy Robert, courageusement en marge de toutes les modes et fidèle à sa seule intuition, ne manqueront pas de témoigner en sa faveur et contribueront certainement, un jour, à fixer éloquemment les balises réellesd’un immense talent .»  Pas étonnant alors qu’elle éprouve le besoin d’illustrer la poésie de Rina Lasnier – Présence de l’Absence – puis Yves Préfontaine, croisé à Paris, de même que Gilles Archambault.

Entendu qu’elle se fera un devoir de souligner le centenaire de la naissance de notre poète national Émile Nelligan; comme elle s’empressera, avec la ferveur d’une jeune femme, d’illustrer Les Hommes de Paille, du poète Jacques Breault; ce qui fit échapper à Françoise de Repentigny : «  La gravure, par essence, répond à un besoin d’intimité dans l’art puisqu’elle nous transmet le climat le plus subtil des intuitions du peintre, l’espace éprouvé de ses recherches .»  En cela, par la multiplicité des couleurs dont elle était friande – et de leur composante, l’oeuvre gravée de Marie-Anastasie dégage une fraîcheur qui jette comme une brise dans l’esprit de celui et de celle qui la contemple

Bel entêtement

Poétesse dans l’âme et le coeur, cette quote-part de son œuvre artistique lui survivra, car enfin, par la dimension libérante de l’écriture, Marie-Anastasie règlera ses comptes avec plus d’un jury : « Issu du même métier / plus secret et plus muni / le jury rejette par le même sentier / l’odeur et la couleur réunies ».  Voilà pourquoi elle s’empressera de conclure : « L’oeuvre est en santé ne craignez rien / l’encre continuera de couler / l’instrument du coup de main / fera l’audace d’une autre image ensoleillée.»  Attendu que l’arbre de sa production fut gercé  par la gouge de son bel entêtement; marqué incidemment en profondeur pour laisser à la postérité d’exceptionnelles gélivures gravées.

Marie fut fidèle en amitié qu’elle comparait à un vieux livre : la date la rend précieuse. Pas étonnant alors qu’elle ait retenu, au coeur de la poétique de Rina Lasnier, cette «Présence de l’Absence à laquelle le coeur accorde l’immortalité».

Marie s’est éteinte le 14 octobre 1989, peu de temps avant la sinistre tuerie de l’École Polytechnique de Montréal. Une œuvre gravée de Marie-Anastasie, illustrant un texte de la sénatrice Thérèse Casgrain, fut aussitôt offerte à cette institution affiliée à l’Université de Montréal, aux fins précises de constituer un mémorial.  Pas étonnant, non plus, qu’au moment de décréter une année internationale de la femme, Marie-Anastasie s’inscrivit dans la continuité, en produisant d’un jet spontané : Hommage à la femme étoile. 

L’engouement pour son œuvre gravée fut tel qu’un sien ami obtint, dans les semaines suivant sa disparition, d’ouvrir un kiosque Marie-Anastasie, au Salon des Métiers d’Arts de Montréal, qu’elle a fréquenté durant tant d’années; et qui permirent à certains collectionneurs de s’offrir une dernière œuvre de l’artiste; pour qui la trajectoire fut parfois un calvaire; dont elle avouait, sans peine : mais, « de mon acceptation, je ne suis pas sûre ».
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1964:  Miroir de Lumières, poèmes, Mtl, Éd. DÉOM, corportant une gravure couleur.
1969 : LE GRAINIER, texte d’Yves Préfontaine, sept eaux-fortes, lancé à Paris, édition du Grainier
1971 : L’INVISIBLE, texte de Rina Lasnier, cinq gravures l’illustrant, édition du Grainier
1978 : LES HOMMES DE PAILLE, texte de Jacques Brault, 7 gravures couleur, éd. Du Grainier
1979 : ÉMILE NELLIGAN APRÈS CENT ANS, trois poèmes inédits de Nelligan, éd. Du Grainier
1983 : VITRAIL INACHEVÉ, textes et gravures de M.A., éd. Du Grainier
1985 : HYMNE DES ALLIANCES, poésie et gravures de M.A., éd. Du Grainier

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