À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Médias

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Éric-Pierre Champagne, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), et Benoît Bréville, rédacteur en chef du Monde diplomatique, en débat le 3 mars dernier à Montréal.

Louiselle Lévesque

Louiselle Lévesque

Le quatrième pouvoir a du plomb dans l’aile. Les médias d’information, considérés comme des piliers de la vie démocratique, n’ont plus les moyens de jouer leur rôle de chien de garde, privés de la majeure partie des revenus de la publicité dont profitent désormais les géants du numérique Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM).

Moins d’argent, moins d’information de qualité pendant que le monde devient de plus en plus complexe. Les médias traditionnels font face à une crise aux multiples facettes dont celles de la désinformation et de la méfiance accrue à l’endroit des journalistes, accusés par les populistes d’ici et d’ailleurs de marcher main dans la main avec les élites « corrompues ». Ou encore taxés de militantisme lorsqu’ils étalent au grand jour les dessous de décisions gouvernementales controversées.

Et c’est sans compter l’entrée en scène de l’intelligence artificielle (IA), un outil de production de masse qui vient amplifier les risques pour le public d’être exposé à de la propagande, des articles mensongers ou encore des images et des photos de personnes ou d’évènements, fabriquées de toutes pièces.

Comment discerner le vrai du faux dans ce nouvel environnement ? Où peut-on trouver des informations fiables et des contenus dignes de confiance ?

La fin d’un modèle ?

Il fut un temps où l’une des grandes préoccupations des artisans de l’information consistait à protéger le contenu journalistique contre l’influence indue de la publicité. On ne compte plus le nombre de colloques qui ont abordé ce thème de la nécessité d’ériger un mur d’étanchéité entre le service des ventes d’espaces publicitaires d’un côté, et la rédaction ou salle de nouvelles de l’autre.

On craignait à raison les pressions à l’encontre de l’intérêt public que pouvaient être tentés d’exercer de puissants annonceurs sur le choix et le traitement des actualités, un danger bien réel surtout dans le marché des médias locaux ou régionaux en raison de la proximité des commanditaires.

Il y avait aussi l’invasion de la publicité dans l’information, la confusion des genres et la prolifération des publireportages qui faisaient partie de la réflexion éthique omniprésente à une certaine époque.

Aujourd’hui, c’est la survie même de ces médias qui est menacée parce que la manne publicitaire n’est plus au rendez-vous. Une grande partie des « consommateurs » ayant migré vers les réseaux sociaux sur le Web, les annonceurs les ont suivis, y compris les gouvernements et les partis politiques soucieux d’assurer leur visibilité (et leur réélection) auprès des citoyens de plus en plus nombreux à déserter les médias traditionnels.

Un métier en déclin

À l’occasion d’un débat sur l’avenir des médias tenu le 3 mars dernier à l’Union française de Montréal, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Éric-Pierre Champagne, a fait le douloureux constat d’une profession aux rangs de plus en plus clairsemés, ayant de moins en moins de temps pour accomplir un travail qui exige toujours plus de compétences et de connaissances.

« En dix ans, soit entre 2010 et 2020, la profession a perdu 23 % de ses effectifs au Québec. » Et précise-t-il, ces données ne tiennent pas compte de la vague de fermetures des deux dernières années.

« Pendant ce temps, ajoute Éric-Pierre Champagne, il y a une industrie qui a le vent dans les voiles ». En 1996, il y avait déjà deux fois plus de personnel dédié à la vente et à la promotion de produits et services que de journalistes au Québec. En 2021, le ratio est de 10 pour 1.

« On parle de 33 000 professionnels en publicité, marketing et relations publiques pour un peu moins de 3400 journalistes. »

Avec des effectifs qui ont plus que triplé en 25 ans, cette industrie s’est dotée d’une véritable armada d’influenceurs.

Regard croisé France-Québec

Le rédacteur en chef du Monde diplomatique, Benoît Bréville, a présenté à son tour sa vision de la crise qui frappe les médias dans l’Hexagone, en insistant sur les erreurs de parcours commises au moment de la transition vers l’univers numérique.

Il déplore que plusieurs médias aient adopté de « mauvaises pratiques » en donnant au public l’illusion que l’information était gratuite alors qu’elle coûte cher à produire lorsqu’on la veut de qualité, fouillée et appuyée sur des reportages terrain.

En rendant leur contenu accessible gratuitement sur leur site internet dans l’espoir de s’attirer de nouveaux abonnés, quotidiens et périodiques se sont fourvoyés estime Benoît Bréville. Cela a eu plutôt l’effet inverse ajoute-t-il, et c’est pourquoi plusieurs d’entre eux tentent aujourd’hui de corriger le tir.

Mais cette stratégie de la gratuité a laissé des traces et a conduit, déplore-t-il, bien des médias à se tourner vers des formules peu coûteuses comme « le commentaire et le bavardage » autour de sujets d’actualité, contribuant ainsi à dégrader encore davantage l’information.

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Benoît Bréville note que plusieurs publications indépendantes et de qualité réussissent à tirer leur épingle du jeu comme Le Monde diplomatique qui célèbre ses 70 ans d’existence. Il faut selon lui miser sur les médias qui offrent des garanties d’indépendance.

Il cite en exemple son journal qui tire plus de 80 % de ses revenus des abonnements. C’est le modèle qu’a suivi avec succès le quotidien montréalais Le Devoir avec son contenu sur internet réservé aux abonnés.

Bras de fer avec les GAFAM

La directrice du Centre d’études sur les médias à l’Université Laval, Colette Brin s’insurge contre le pouvoir démesuré des GAFAM : « C’est un peu les plateformes qui dictent les règles de ce qui circule sur Internet. Ce n’est pas seulement au Québec que l’on constate ça. C’est partout dans le monde. »

L’adoption toute récente de la loi C-18 sur les nouvelles en ligne au Canada n’a pas eu les résultats espérés. La professeure Brin y voit « un révélateur de la force des plateformes et des limites du pouvoir d’Ottawa de tenir tête à ces plateformes. »

Le gouvernement fédéral a tenté quoique tardivement de forcer les géants du numérique comme Meta et Google à verser une compensation aux entreprises de presse canadiennes dont les nouvelles sont utilisées sans la moindre rétribution.

Mais plutôt que de se conformer aux obligations découlant de la loi, Meta a décidé en août dernier de bloquer l’accès au contenu d’information provenant des médias canadiens sur ses plateformes Facebook et Instagram. En annonçant sa décision, la multinationale  a déclaré vouloir se retirer du « marché de l’information » qui n’est pas pour elle une priorité.

Un boycott

En réaction au refus de Meta de négocier et par solidarité avec les médias d’ici, les gouvernements du Québec et du Canada ont décidé l’été dernier de ne plus acheter de publicité sur les deux réseaux sociaux.

Le mouvement de boycottage a été suivi par plusieurs villes et organismes à travers le pays mais il demeure bien fragile et risque à tout moment de s’effondrer tant l’attraction qu’exercent les deux plateformes est forte.

Déjà la Coalition avenir Québec (CAQ) a repris récemment ses achats de publicité sur Facebook et Instagram et le gouvernement de François Legault n’exclut pas à son tour de revenir sur son engagement, prétextant qu’il s’agit du seul moyen d’atteindre une portion de la population.

La puissance de Google

Les négociations menées par Ottawa avec Google ont démontré encore une fois que les autorités canadiennes ne faisaient pas le poids soutient Colette Brin.

« C’est Google qui dicte les règles du jeu. (…) Ottawa a réussi à introduire certains éléments de transparence mais les montants sont tellement minimes que cela ne donnera pas grand chose, à mon avis. »

La ministre du Patrimoine, Pascale St-Onge a tout de même qualifié de victoire historique l’entente conclue avec l’entreprise qui s’est engagée à verser 100-millions de dollars par année aux médias canadiens pour la diffusion de leurs nouvelles en ligne.

Une partie des compensations ira à Radio-Canada-CBC même si plusieurs soutenaient que le diffuseur public aurait dû être exclus du partage compte tenu du financement qu’il reçoit d’Ottawa.

Un marché un peu plus protégé

La professeure Brin voit un espoir dans le fait que le Québec soit un petit marché avec un certain attachement aux médias d’ici.

« Ça a été beaucoup plus long avant que les habitudes de consommation des Québécois s’orientent prioritairement vers le numérique. La télévision est encore très forte au Québec comparativement à d’autres sociétés. »

La culture et la langue rendent, selon elle, le Québec un peu moins vulnérable à ce qui vient des États-Unis et à toute la désinformation publiée en anglais.

Mais elle s’inquiète de voir plusieurs médias au Québec et au Canada produire des contenus qui sont essentiellement du repiquage de nouvelles provenant d’autres médias sans que la source ne soit identifiée. « On ne sait pas si cela se fait avec de l’intelligence artificielle ou pas mais disons que la valeur de ces contenus-là est très faible. »

Et poursuit-elle, on réussit à donner à ces contenus une forme attrayante pour un jeune public. « Moi je trouve cela préoccupant. Mais que faire? »

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