À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Le succès de Oppeinheimer, le tout dernier film de Christopher Nolan, fait ressurgir la question pas du tout délicate de l’arme nucléaire … et des armes tout court. C’est une question lourde et particulièrement chargée. Pourtant le fait de brandir la menace absolue n’a pas empêché la prolifération des armes, bien au contraire. Maintenant qu’une possible destruction totale est bien là, partout présente … le commerce des armes ne s’est jamais aussi bien porté ! Puisqu’on ne peut pas vraiment se permettre de faire sauter la planète entière, il ne reste plus qu’à y aller à petites doses. Et tant qu’à y être, à moyennes doses. Plus directes, plus létales, mais moins … Quelqu’un croit-il encore que l’on puisse un jour mettre fin à la course aux armements 

Michel Bélair

Il faut être un peu culotté, sinon beaucoup, pour associer deux concepts aussi distincts sur la page titre d’un roman : « poésie » et «marchand d’armes» sont rarement utilisés dans la même phrase. Surtout depuis qu’Arthur Rimbaud a cessé toute activité commerciale ou littéraire …

Cette histoire un peu tordue s’amorce d’ailleurs avec l’enlèvement discret, en plein centre-ville de Paris, d’un marchand d’armes surnommé le Libanais. Personnage immensément riche et cultivé, l’homme est pourtant né dans la banlieue parisienne d’une famille «issue de l’immigration» comme disent les cousins. Élève brillant vite remarqué, Abdel Lounès a fait Science Po, une Grande École de la République puis a suivi un parcours exceptionnel qui l’a mené, d’un ministère à l’autre, à connaître des tas de gens importants un peu partout sur la planète.

Aussi habile qu’intelligent, il joue désormais un rôle de premier plan, en coulisse bien sûr, dans toutes les négociations menées entre le gouvernement français, les fabricants d’armes de l’Hexagone et les clients étrangers potentiels. C’est un personnage-clé, un intermédiaire précieux au carnet d’adresses bien rempli qui sait faire jouer ses contacts auprès de tous les joueurs majeurs, ceux qui comptent vraiment. Sa disparition aura des répercussions catastrophique pour beaucoup de gens.

Surtout depuis l’explosion brutale survenue dans un chantier naval à Lorient, sur la côte atlantique. On y fabrique des navires de guerre équipés des toutes dernières technologies de guidage et de repérage, le nec plus ultra de l’armement sophistiqué. Donc tout a sauté y compris les premières frégates dernier cri destinées à un émirat du Golfe. C’est la panique à l’Élysée et rapidement la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) est saisie de l’affaire qui est confiée à une audacieuse chef de groupe, la capitaine Meriem.

Mouvement perpétuel

Plusieurs ouvriers ont trouvé la mort dans l’explosion et les pressions pour régler l’affaire au plus vite se font rapidement sentir; sauf que Nina Meriem et son équipe ont beau creuser, aucune piste ne tient la route. Il y a bien cette « secte pacifique » qui manifestait près du chantier naval en exigeant l’abolition du contrat des navires de guerre au nom de la paix … mais personne ne les prend au sérieux. Surtout pas le gourou déjanté qui leur sert de guide même si le financement occulte de son groupe semble avoir des liens avec des éléments d’extrême droite.

Bientôt les rumeurs de toutes sortes s’accumulent et certains commentateurs se mettent à lancer des hypothèses farfelues impliquant les services secrets de pays étrangers … jusqu’à ce que le secrétaire du ministre de la Défense craque et mette fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête. Les médias s’emparent évidemment de l’histoire qui prend désormais une dimension politique englobant la sécurité nationale, rien de moins. Aux armes citoyens …

On plonge alors dans une sorte de guérilla interne opposant les services chargés de la sécurité de l’état; comme l’enquête tourne résolument à vide — on vous a épargné quelques pistes secondaires ne menant nulle part —, la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) revendique le dossier. Ce sera l’occasion pour le commun des mortels d’entrevoir les luttes de pouvoir et d’influence qui se jouent à ce niveau: l’auteur, Frédéric Potier, a fait l’ENA, fut conseiller au cabinet du premier ministre et il sait donc pertinemment de quoi il parle, ce qui donne un caractère «documentaire» à tout cela…

D’autant plus que les choses s’enveniment davantage quand on prend finalement conscience de la disparition du marchand d’armes: les militaires comme les politiques se mettent alors unanimement à paniquer puisque c’est le Libanais qui devait finaliser la vente des frégates « high-tech ». Au bout du compte toutefois, malgré tous les déchirements et les luttes de pouvoir, Nina Meriem et la DGSI continuent de mener le jeu. Officiellement du moins.

Mais dans les coulisses, on persévère secrètement et on s’affaire drôlement: voilà bientôt que les services de renseignement et les services spéciaux de l’armée s’en mêlent aussi. La capitaine de la DGSI, elle, continue méthodiquement son enquête et voilà même qu’on comprend avec elle qui a fait le coup, comment, et pourquoi. Quant au Libanais, on le verra finalement réapparaître pour sauver les meubles. Rideau.

Que nous apprend cette fable franco-française fort bien menée malgré quelques facilités évidentes plus ou moins gommées par une écriture nerveuse ? D’abord que la machine tourne à vide, toute seule, entraînée presque par « le mouvement perpétuel ». La course aux armements est un cancer qui semble de plus en plus incurable : rien ne semble plus pouvoir y mettre fin.

On n’invoque même plus le principe de « l’équilibre de la terreur » qui avait mené au presque éclatement de la planète durant la guerre froide alors que le total des ogives nucléaires stockées autant à l’Ouest qu’à l’Est était si hallucinant qu’on mit fin à l’escalade. Avant qu’elle reprenne au tournant du millénaire.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Comment se fait-il qu’on s’y soit remis alors que tout le monde a bien compris que tout cela ne servait à rien? Sans compter, bien sûr, qu’on pourrait résoudre les problèmes d’inégalité sur la planète toute entière avec les budgets consacrés à l’armement.

Tous ces faux calculs et ces faux prétextes. Tout ce cynisme et ces tyrans grands et petits, cette haine. Tout cela ne mène finalement qu’au seul même constat…

Boum.

La poésie du marchand d’armes

Frédéric Potier,

L’aube noir, La Tour d’Aigues, 2023, 268 pages

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