À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Canada, Québec

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Christian Tiffet

Louiselle Lévesque

Le Québec et le Canada n’ont pas échappé à la vague populiste qui a traversé la plupart des démocraties libérales au cours des dernières décennies. La méfiance envers les élites dirigeantes jugées corrompues et la promesse d’une reprise du pouvoir par le peuple ont trouvé ici comme ailleurs un terreau fertile.

Mais le discours est ici plus nuancé, moins dans les extrêmes qu’aux États-Unis, au Brésil, en Hongrie ou en France où les Donald Trump, Jair Bolsonaro, Viktor Orbán, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon naviguent dans des registres plus radicaux. Il n’y a pas de parti d’extrême droite ou d’extrême gauche au Canada.

Le style populiste

Le pays n’en possède pas moins une solide tradition axée sur un populisme de type contestataire affirme le politologue Frédéric Boily, professeur au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta.

Il définit le populisme non pas comme une idéologie mais plutôt comme un « style politique » incarné par un leader et il fait une nette distinction entre le populisme protestataire, bien enraciné dans la culture politique canadienne, et le populisme identitaire.

Cette forme de populisme qui se nourrit de l’insécurité culturelle s’est manifestée selon lui à l’occasion de la crise des accommodements raisonnables au Québec.

Mais il rejette sans hésitation l’étiquette de national-populisme qui peut être accolée à certains partis en Europe comme le Rassemblement national (RN). Le populisme d’ici n’est pas avant tout un phénomène radical, xénophobe et raciste mais plutôt un courant hétérogène aux multiples facettes, qui s’exprime la plupart du temps en demi-teintes.

Il était une fois dans l’Ouest

Dans son ouvrage Droitisation et populisme : Canada, Québec et États-Unis [1] paru en 2020, Frédéric Boily soutient que le populisme protestataire était présent dès les années 1920 avec l’arrivée au pouvoir des Fermiers unis de l’Alberta. Ce parti qui estimait que le gouvernement fédéral ne prenait pas assez en compte les intérêts de l’Ouest canadien dirigera la province pendant 14 ans.

Puis en 1935 c’est le Crédit social qui prend la relève avec à sa tête William Aberhart.  « C’est lui le premier à avoir importé les idées du crédit social comme imprimer de l’argent et verser un dividende à la population », rappelle l’auteur.

Un tel programme a de quoi séduire pendant que la Grande Dépression fait ses ravages et que les agriculteurs sont aux abois après des années de sècheresse. La promesse de redonner du pouvoir d’achat aux gens ordinaires devient alors pour le chef créditiste Aberhart un puissant levier de ralliement auprès de l’électorat.

« À ce moment-là, explique Frédéric Boily, le Crédit social dans l’Ouest canadien avait une dimension populiste surtout qu’il y avait aussi l’élément qu’on luttait contre Ottawa. Le gouvernement central était vu comme étant l’adversaire sinon l’ennemi de l’extérieur contre qui il fallait lutter. »

C’est encore ce sentiment de frustration des Albertains contre le pouvoir central qui a favorisé des décennies plus tard la naissance du Parti réformiste de Preston Manning en 1987. Ce parti régionaliste et populiste de droite formera l’opposition officielle à la Chambre des communes dix ans plus tard.

Des amalgames trop faciles

Le professeur Boily met en garde contre la tentation d’associer droite et populisme. « Par exemple, Jason Kenney n’était pas très populiste. Il l’était peu. C’était un conservateur tout simplement. »

Il ne considère pas non plus Brian Mulroney comme un populiste. « Il avait une politique de droite néolibérale mais pas nécessairement populiste. Il ne faut pas confondre conservatisme et populisme. »

Et en ce qui concerne Stephen Harper, « il était de la droite conservatrice avec des accents de populisme mais il n’était pas très à l’aise dans ce rôle ».

Le virage Poilievre

Sous la direction de Pierre Poilievre, le Parti conservateur du Canada (PCC) a pris un virage résolument populiste. « Un populisme protestataire, précise le professeur Boily, qui fustige l’élite libérale, les riches amis « billionaires » de Justin Trudeau, la CBC qui fait preuve de partialité. »

Toutefois, il évite selon le politologue « le populisme identitaire qui dénonce l’immigration incontrôlée tout comme il se tient loin du conservatisme social (anti-avortement) et religieux ».

Le chef conservateur s’érige plutôt en défenseur des citoyens ordinaires qui peinent à joindre les deux bouts en mettant inlassablement la faute sur les politiques fiscales du gouvernement Trudeau et son niveau de dépenses qui mène à des déficits à répétition.

Il tente ainsi de fédérer tout le bassin de mécontents qui se trouvent à la droite de l’échiquier politique, y compris les électeurs qui pourraient avoir des atomes crochus avec Maxime Bernier et le Parti populaire du Canada que l’ancien ministre conservateur a fondé en 2018.

Des zones d’ombre

Les fréquentations un peu troubles de Pierre Poilievre reviennent régulièrement à l’avant-scène. Durant la course à la direction du PCC en 2022, le candidat a donné son appui au « Convoi de la liberté » qui assiégeait la capitale fédérale et qui réunissait bon nombre de conspirationnistes, d’antivaccin et d’anti-mesures sanitaires.

Loin de dissiper les doutes sur ses accointances idéologiques, les messages d’approbation qu’il a reçus d’un influenceur américain complotiste notoire Alex Jones sont venus les renforcer. Tout comme sa visite impromptue à un groupe de manifestants contre la taxe sur le carbone qui avait érigé un campement en bordure d’une autoroute reliant le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse où se trouvait affiché le symbole d’un groupe aux idées néo-facistes Diagolon. [2]

Une chose est sûre, le ton de Pierre Poilievre a monté d’un cran et son populisme exacerbé commence à ressembler de plus en plus à celui adopté au sud de la frontière. Il est devenu plus virulent dans ses attaques contre Justin Trudeau même en Chambre, ce qui lui a valu récemment d’en être expulsé manu militari.

Duplessis et les culottes à Vautrin

Frédéric Boily classe Maurice Duplessis dans la catégorie des chefs populistes mais à un moment précis. « Moi j’avais identifié un style populiste chez lui surtout lorsqu’il s’est fait élire la première fois parce qu’il y avait un contexte politique particulier. Le système politique québécois était assez bloqué, contrôlé par les Libéraux. »

Frédéric Boily rappelle l’anecdote des culottes à Vautrin pour illustrer le fait que « le peuple se sentait volé et que le système ne fonctionnait que pour les élites libérales à ce moment-là » . [3]

Irénée Vautrin, ministre de la Colonisation dans le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau devient la risée pour s’être fait rembourser à même les fonds publics l’achat de pantalons lors d’une tournée en Abitibi. Ce symbole de la corruption qui a gangréné le gouvernement Taschereau a été exploité à fond durant la campagne électorale de 1936 par le chef de l’Union nationale et a contribué à sa victoire, sonnant le glas de 40 ans de régime libéral.

« Maurice Duplessis arrive avec un discours un peu plus populiste à ce moment-là, estime le professeur. Est-ce que cela veut dire qu’il a été populiste jusqu’à sa mort en 1959 ? Non pas nécessairement mais à ce moment-là, au milieu des années 1930, il y avait un contexte porteur et je pense qu’il a utilisé cette rhétorique-là. »

Le Québec, un bastion créditiste

Réal Caouette, chef populiste au style flamboyant, est sans l’ombre d’un doute la figure emblématique de la pensée créditiste au Québec. Élu député à Ottawa en 1962 sous la bannière du Parti Crédit social du Canada, il claque la porte de cette formation emportant avec lui toute l’aile québécoise et il fonde en 1963 le Ralliement créditiste du Canada.

Tribun réputé pour son franc-parler, au discours coloré parfois teinté d’une touche d’anti-intellectualisme, dénonçant les « vieux partis » inféodés aux barons de la finance, il est qualifié de démagogue dans un article de Cité libre signé par Gérard Pelletier en janvier 1963. [4]

Camil Samson s’inscrit dans cette mouvance. Il jette les bases du Ralliement créditiste du Québec en 1970 dans le but d’offrir une troisième voie qui permettrait de sortir de la dynamique bipartisane. Le Parti québécois vient d’être créé. « Il n’y avait pas beaucoup de choix pour se positionner autrement que comme fédéralistes ou souverainistes », note le professeur Boily.

L’ADQ sous l’angle populiste

C’est un peu dans la foulée de cette quête d’une troisième voie « qui met de côté l’option souverainiste sans pour autant embrasser le fédéralisme » nous dit le politologue que l’Action démocratique du Québec (ADQ) prend son envol au milieu des années 1990.

D’abord par le rôle qu’a joué son chef Mario Dumont pendant la campagne référendaire de 1995 comme co-porte-parole du camp du oui, puis dans les années 2000 par sa capacité à tirer profit du climat créé par ce qu’il est convenu d’appeler la crise des accommodements. « Et à ce moment-là arrivent les débats identitaires », constate Frédéric Boily, et c’est là que l’ADQ prend ce que moi j’appelle un tournant vers le populisme identitaire. »

En 2006, le chef adéquiste mène la charge contre certains accommodements religieux consentis aux minorités qui dépassent selon lui les limites du bon sens. Pas une semaine sans qu’un nouveau cas ne défraie la manchette et ne remette en cause des décisions prises par les autorités scolaires ou de la santé. [5]

Pressé d’agir, le gouvernement de Jean Charest annonce début février 2007, soit deux semaines avant de déclencher une élection générale, la création de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor en seront les co-présidents.

Aux scrutins de 2007 et de 2008, Mario Dumont a selon le professeur Boily adopté une rhétorique politique aux accents identitaires. « Dans le discours de l’ADQ, il n’y avait pas l’idée de dire que c’était des étrangers qui venaient envahir le Québec par exemple. Mais avec la Commission Bouchard-Taylor, là on a commencé à avoir un peu ce discours-là plus identitaire. »

La CAQ

Durant la campagne électorale de 2012 et celle de 2014, c’est au tour de la Coalition avenir Québec (CAQ) de jouer sur la corde populiste en faisant de la lutte à la corruption son cheval de bataille.

Et pour cause. Les révélations accablantes fusent de toutes parts. Les tactiques utilisées par des entreprises collusionnaires pour obtenir des contrats gouvernementaux sont étalées au grand jour ainsi que des stratagèmes douteux de collecteurs de fonds au Parti libéral du Québec.

Le gouvernement Charest est sous pression. Octobre 2011, il met sur pied la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC) et en confie la direction à la juge France Charbonneau.

Un ancien chef de police et ex-patron de l’Unité anticollusion du ministère des Transports du Québec, Jacques Duchesneau, qui s’est illustré dans cette campagne de dénonciation fera partie de l’équipe de François Legault en 2012 et sera élu dans Saint-Jérôme.

Frédéric Boily fait une analogie avec les célèbres incorruptibles de Chicago. « Il y avait le fameux trio Eliot Ness qui allait faire le ménage dans les écuries de l’État. Il y avait des odeurs de scandales. Des fois, il y a de réels scandales et ça peut permettre d’ouvrir cette porte-là pour les populistes. Et donc je pense que c’est à ce moment-là que de mon point de vue la CAQ a été le plus populiste. »

Le PCQ

Aux élections d’octobre 2022, les regards se tournent vers le nouveau chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), Éric Duhaime, ancien animateur de radio, polémiste et populiste aux idées libertariennes qui tente de faire une percée dans la région de la capitale nationale.

Aucun candidat élu finalement, mais tout de même près de 13 % des voix. Éric Duhaime, en habile communicateur, adopte un discours prudent sur la question des seuils d’immigration. Mais son obsession anti-mesures sanitaires ne s’est pas démentie tout comme sa volonté de réduire le rôle de l’État perçu comme une entrave aux libertés individuelles.

L’enjeu immigration

Danger de louisianisation du Québec en raison d’une forte immigration non-francophone affirme le premier ministre François Legault. Menace de disparition de la nation québécoise sans l’indépendance brandit le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon.

Ces propos ne sont pas nécessairement l’apanage de populistes précise Frédéric Boily car, poursuit-il, cette crainte de disparaître est profondément ancrée dans le nationalisme canadien-français d’avant 1960.

« Pour que la crainte se transforme en national-populisme il faut que l’idée de disparition soit directement imputée à l’immigration, par exemple sous la forme du grand remplacement », explique le professeur.

Et il faudrait de la part du gouvernement, ajoute-t-il, une réaction hostile face au flux migratoire « par exemple en restreignant l’aide accordée aux nouveaux arrivants, en mettant des embuches supplémentaires à leur intégration ou en abaissant significativement les seuils d’immigration. »

Et le mot significativement fait débat, souligne Frédéric Boily. « Entre une fermeture totale et une ouverture complète, il y a plusieurs réponses possibles. »

François Legault et Paul St-Pierre Plamondon courtisent tous les deux l’électorat nationaliste. Le danger avec le discours des deux chefs sur l’immigration, estime le politologue, est « de réveiller des électeurs qui eux ont une vision nationale-populiste, qui sont prêts à blâmer les immigrants ».

Bref, il y a un risque à son avis « de se laisser entraîner dans la logique de la compétition électorale vers un populisme identitaire affiché, alors que pour le moment il reste, je crois, diffus ».

 

 

[1] Frédéric Boily, Droitisation et populisme : Canada, Québec et États-Unis, Presses de l’Université Laval, 2020, 214 p.

[2] Pierre Poilievre évite de dénoncer les suprémacistes blancs en Chambre, Michel Saba, La Presse canadienne, 29 avril 2024.

[3] https://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/lexique/culottes-a-vautrin.html

[4] Profil d’un démagogue : M. Réal Caouette, Gérard Pelletier, Cité libre, janvier 1963, BanQ numérique.

[5] Accommodement raisonnable – Dumont tient des propos dangereux, selon Lise Thériault, Antoine Robitaille, Le Devoir, 21 novembre 2006.

 

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