À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Société

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Steve Snodgrass, Creative Commons

J’ai dû me résoudre à envoyer aux rebuts la lessiveuse que j’avais héritée de ma mère. Ma consolation : elle a fourni 50 ans de loyaux services avant de rendre l’âme. Ma crainte : un appareil neuf risque de tomber en panne dans moins de cinq ans. Combien de fois a-t-on entendu cette rhétorique que c’était bien meilleur avant ? Penser qu’on se fait maintenant rouler par les fabricants ? Ce complot porte un nom, l’obsolescence programmée. Une théorie qui, dans les faits, ne tient pas vraiment la route.

Dominique Lapointe

Si tant de gens ont de telles histoires à raconter c’est que, contrairement à notre intuition trompeuse, notre mémoire a une tendance naturelle à retenir ici les cas exceptionnels, par leur caractère unique et, bien sûr, à cause de leur durée d’exposition. Mais, depuis 50 ans, combien de lessiveuses ont été envoyées à la casse pour chacune qui a pu franchir le 21e siècle. Des milliers sans doute.

Mais rien n’empêche. Quand on pose la question, deux répondants sur trois croient que les fabricants fomentent systématiquement des stratégies pour réduire la durée de vie de leurs produits afin de stimuler artificiellement le remplacement de ceux-ci. Et ils n’ont pas toujours tort.

On a pu voir des imprimantes tomber en panne après un certain nombre de copies, ou encore des téléphones portables et des tablettes, dont les batteries perdaient soudainement leur capacité de charge à la suite de mises à jour du système d’exploitation. De rares cas qui se sont retrouvés devant les tribunaux et qui alimentent la suspicion.

Quoiqu’il en soit, des exemples comme le géant Toyota, qui a su élever au rang de valeur incontournable la fiabilité comme valeur phare des automobiles, prouvent sans équivoque que l’industrie sait s’adapter quand le consommateur lui dicte la route à suivre.

Le consommateur moteur du phénomène ?

En 1960, on devait travailler en moyenne un mois ou deux afin de se procurer un réfrigérateur. Aujourd’hui, une semaine ou deux de salaire peut suffire pour trouver un appareil bas de gamme. Si les appareils de toutes sortes sont aujourd’hui plus accessibles que jamais, ce n’est pas uniquement le fruit de l’ingéniosité des fabricants.

Jacques Nantel est professeur-chercheur émérite des HEC à Montréal, une sommité en matière de consommation : « J’ai souvent mené cette expérience : on demande aux consommateurs de choisir entre un frigo de 500 dollars avec une garantie d’un an et une espérance de vie de trois ans, ou bien un autre modèle à 5000 $ garanti 30 ans, pièces et main-d’œuvre. 80 % des gens choisissent celui à 500 dollars. La raison est simple. Depuis une trentaine d’années, les gens fonctionnent de moins en moins avec un budget, mais davantage avec des liquidités, le « cash flow », c.-à-d. ce que je peux entrer sur ma carte de crédit. Et les manufacturiers l’ont bien compris. L’obsolescence, c’est une responsabilité partagée.»

« Les produits très durables existent toujours, mais ils sont chers à fabriquer et leur coût est conséquent, donc ils se vendent très peu. Certaines marques sont encore à toute épreuve avec des garanties tous azimuts. Les gammes de produits se sont tellement multipliées que le consommateur a aujourd’hui beaucoup de choix qu’il n’avait pas en 1960. »

Faire réparer, un défi 

Il y a quelques semaines, le groupe Équiterre dévoilait les résultats d’un sondage national dans lequel moins de 20 %  des répondants affirmaient avoir fait réparer leur appareil électroménager ou électronique défectueux. Au banc des accusés, l’industrie qui rendrait volontairement les produits irréparables pour stimuler les ventes.

Selon Jacques Nantel, la réalité est plus complexe : « La grande majorité des consommateurs ont jeté la serviette et ne veulent pas mettre de l’énergie dans la réparation pour de multiples raisons. Les produits sont souvent  difficiles à faire réparer, les réparateurs deviennent plus rares et le temps et l’argent consacrés à la démarche ne valent souvent pas la peine. C’est un cercle vicieux qui explique par exemple la disparition des cordonniers. »

En fait, pourquoi, comment et où faire réparer un grille-pain qui a coûté $25.00 si le technicien qui sait le faire gagne $25.00 l’heure, sans oublier le patron avec son atelier qui n’y trouve pas encore son loyer, son équipement, son chauffage, ses taxes etc. ?

Et pourquoi le grille-pain est-il si complexe à réparer ? Souvent parce que pour atteindre ce prix dérisoire, il a fallu automatiser la chaine, replacer des composantes mécaniques par de l’électronique, des pièces collées et rivetées par des machines plutôt que vissées par d’agiles doigts humains, asiatiques très souvent. Bref, des modes de production qui aussi s’adaptent à la demande.

Exemple extrême du phénomène du seuil de réparabilité, ces voitures accidentées que l’assureur déclare pertes totales et qui sont ensuite reconstruites dans des ateliers indépendants et remises en circulation.

Réparer soi-même, autre défi

Touski s’répare est une page Facebook intéressante qui invite le public à exposer ses problèmes de réparation pour trouver un atelier ou, encore mieux, pour obtenir des conseils pour réparer soi-même son bien, la solution de loin la plus économique.

Encore faut-il être en mesure de trouver les pièces de remplacement quand, par exemple, un appareil électroménager dépasse les dix ou quinze ans d’âge. Combien de temps les fabricants doivent-ils garder en circulation les milliers de pièces de leurs produits quand leur gamme compte des dizaines de modèles différents pour, répétons-le, nous satisfaire ?

Le peu de valorisation du travail manuel dans l’éducation n’aide en rien le citoyen de demain à se prendre en main avec un tournevis et des pinces. Quand les parents n’ont pu  transmettre le gène du bricolage, oubliez ça.

Pourquoi pas des lois ?

À l’instar de certaines juridictions européennes, Équiterre propose de légiférer et soutenir le financement à la réparation. Selon eux, il faudrait contraindre l’industrie à concevoir des biens plus faciles à réparer, offrant de meilleures garanties et une disponibilité accrue des pièces de rechange, avec bien sûr, des normes d’étiquetage à l’avenant.

Le professeur Nantel met en garde cependant : « On peut bien légiférer pour stimuler la réparabilité. Il y a un intérêt certain sur le plan environnemental, au niveau de la réutilisation, des réseaux de revente par exemple. Il faut toutefois être conscient que de telles lois auraient pour conséquence de définir la qualité des produits commercialisés, donc le prix de ces produits. Ici comme ailleurs, la protection de l’environnement a un prix. »

Et tout n’est pas noir au pays de la consommation pense-t-il : « Il y a un phénomène qui fait contrepoids à l’obsolescence et qui est fortement dynamisé par le développement des nouvelles technologies, ce sont les appareils multifonctions. Le meilleur exemple est le téléphone intelligent, qui remplace la chaine de son, le téléviseur, le réveille-matin, l’appareil photo, le téléphone. Faites la somme de tout ça et vous constaterez qu’un iPhone, même à 700$, n’est pas si cher que ça. »

Et vous, pendant combien de temps avez-vous conservé votre avant-dernier téléphone intelligent pourtant toujours fonctionnel ?

La dernière publication du professeur Jacques Nantel :

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