À propos de l'auteur : Pierre Deschamps

Catégories : Livres

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Hannah Arendt. Un nom sans doute à jamais lié à la relation que cette philosophe fit du procès de Rudolf Eichmann à Jérusalem en 1961 et au fait qu’elle fut la maîtresse du philosophe allemand Martin Heidegger. Voilà pour l’aspect pipole de celle qui « bénéficie d’un véritable culte dans les milieux intellectuels » [1]. Penchant auquel ne succombe d’aucune manière Michel Dreyfus dans Hannah Arendt et la question juive. Pour une relecture (PUF, coll. Questions Républicaines, Paris 2023, 357 pages). 

Pierre Deschamps

Critique systématique de Sur l’antisémitisme d’Hannah Arendt, le livre de Michel Dreyfus est un réquisitoire sans appel. L’auteur y traque les dérives de toutes sortes et débusque les moindres errements de cette philosophe qui ignore l’Histoire, qui ne s’intéresse pas à ce que disent les Juifs sur l’antisémitisme, qui dresse « un tableau foncièrement erroné de l’antijudaïsme, des communautés juives en Europe depuis le XVIIIe siècle, puis de l’antisémitisme moderne apparu dans les années 1880 [alors qu’elle] ne s’interroge jamais sur le discours des adversaires des Juifs ».

Discutable, méprisante, erronée

Sur l’antisémitisme constitue le premier volet d’une trilogie qui a pour titre Les Origines du totalitarisme. Or le concept de totalitarisme tel que le conçoit Hannah Arendt est qualifiée de discutable par Michel Dreyfus. Cette critique repose sur le fait que l’approche utilisée par la philosophe « ignore la réalité économique, sociale, religieuse et culturelle des sociétés allemande, italienne et russe » où serait apparu le totalitarisme ».

L’historien souligne d’ailleurs qu’Hannah Arendt « ne s’interroge jamais sur les raisons qui ont plongé les masses dans ce désarroi ». Pour la bonne et simple raison que la conception arendtienne du totalitarisme « est fondée sur une conception méprisante de la “ populace ” et des masses, jugées d’une “ inconsistance proverbiale ”».

Le traitement que fait la philosophe du concept de totalitarisme, en faisant fi de l’Histoire, est caractéristique d’une pensée qui construit un argumentaire défaillant. Autrement dit, Hannah Arendt aurait échafaudé un concept qui vacille dès qu’on en questionne les fondements.

De glissements en dérives

Quand Hannah Arendt en vient à s’intéresser à la persécution des Juifs, du Moyen Âge à l’orée du XXe siècle, elle campe très tôt sur une position étonnante. Contrairement à l’analyse qui veut que « l’antijudaïsme a constitué le socle sur lequel l’antisémitisme a pris son essor dans plusieurs pays du Vieux Continent à partir de la fin du XIXe siècle [elle] s’inscrit en faux contre cette analyse en établissant une séparation radicale entre antisémitisme et antijudaïsme ».

La dérive se poursuit quand, comme le souligne Michel Dreyfus, la philosophe soutient que « l’antisémitisme aurait contribué à [la] conservation [du peuple juif] à partir des années 1880 », allant même jusqu’à induire que « l’antisémitisme moderne proviendrait […] de la situation de faiblesse dans laquelle se seraient trouvés les Juifs » !

Des tendances lourdes

Plus d’une fois Michel Dreyfus met en évidence des tendances lourdes chez Hannah Arendt : usage erroné de certains faits historiques ; affirmation sans preuve ; arguments utilisables par les ennemis des Juifs.

Ce qu’illustre l’historien quand il constate qu’Hannah Arendt va jusqu’à affirmer que lors de l’affaire Dreyfus – qu’elle compare à une comédie –, les Juifs auraient perdu « leurs postes importants ». Ou quand elle affirme péremptoirement « que la police du gouvernement de Léon Blum aurait entretenu des relations particulièrement “cordiales” avec la Gestapo ». Deux contre-vérités historiques qu’il dénonce avec véhémence.

Sur le traitement de l’affaire Dreyfus, il signale en outre que la philosophe s’adonne à une attaque ad nominem : « Dreyfus serait un pur “parvenu”, fier de sa fortune qu’il dépenserait auprès des femmes [tout en laissant] planer des doutes sur l’innocence de Dreyfus [et] en laissant entendre qu’Esterhazy [2] se serait fait payer par les Juifs pour se faire condamner à sa place ».

Tout autant, prétendre aussi comme elle le fait « que les Juifs ont eu un rôle prépondérant sur le développement économique du Vieux Continent revient à reprendre un vieux mythe : celui de l’emprise juive sur ce dernier ». Un mythe qui perdure encore de nos jours, avec tout ce que cela implique.

La présomption d’ignorance

Pour éclairer le fait que les idées développée dans Sur l’antisémitisme n’ont pas fait jusqu’ici l’objet d’une étude approfondie, Michel Dreyfus avance l’hypothèse que la renommée de la philosophe et « le fait que cet ouvrage [se situe] au croisement de l’histoire et de la philosophie [ont contribué] à expliquer ce manque d’attention, en particulier des historiens ».

Pourtant, certaines idées avancées par Hannah Arendt auraient dû alerter tout lecteur averti. À ce propos, en voici quelques-unes relevées par Michel Dreyfus : l’idée que l’antisémitisme n’aurait rien à voir avec le nazisme ; l’idée selon laquelle le nazisme ne résulterait pas de la montée de l’antisémitisme en Allemagne à la fin du XIXe siècle ; l’idée que la seule conséquence des mouvements antisémites en Allemagne n’est pas le nazisme, mais le sionisme ; l’idée que le sionisme est un mouvement essentiellement pédagogique ; l’idée que « les Juifs porteraient la responsabilité de leur malheur [les Judenräte polonais étant à ses yeux] responsables de l’extermination des Juifs ».

Tout aussi étonnant pour l’historien est l’attrait d’Hannah Arendt « pour la littérature antisémite, d’extrême droite et nazie » ainsi que « pour les seuls historiens qui partagent son point de vue ».

S’il convient « de prendre en compte toutes les limites de la réflexion d’H. Arendt sur l’antisémitisme », l’essai de la philosophe « doit être relu avec la plus grande réserve », à plus forte raison quand sont relevées quantité de défaillances qui témoignent d’une méconnaissance évidente des règles déontologiques du travail d’historien. Ce qui n’empêche pas la philosophe d’affirmer sans gêne aucune que son ouvrage répondait « aux critères les plus élémentaires de la méthode historique » !

Une image vacillante

Véritable leçon de dissection intellectuelle, les neuf chapitres de « Hannah Arendt et la question juive. Pour une relecture » mettent à nu – une à une – les faiblesses et les défectuosités d’une pensée boiteuse, sinon erratique dans l’appréciation et l’organisation des éléments d’archives, d’analyse, de réflexion dont la philosophe était censée rendre compte.

Au terme de sa recherche, Michel Dreyfus en vient même à se demander si la philosophe – allemande et juive – éprouvait de la « haine à l’égard des juifs », elle qui, dans une lettre à Martin Heidegger datée du 9 février 1950 « avoue ne s’être jamais considérée comme une femme allemande, avoir cessé depuis longtemps de se sentir une femme juive et finalement ne se reconnaître que comme “celle qui vient d’ailleurs” » [3].

Les idoles ne se pressent jamais pour mourir et ceux qui les vénèrent se refusent trop souvent, même preuves à l’appui, à revisiter ce qui les a conduits à tant de ferveur. La rigueur avec laquelle Michel Dreyfus s’est appliqué à relever les erreurs et les omissions qui parsèment Sur l’antisémitisme montre éloquemment qu’il est possible de procéder à un examen approfondi d’une pensée autrefois célébrée, mais combien oublieuse à bien des égards. Salutaire !

[1] Sauf mention contraire, les citations de ce texte sont extraites de l’ouvrage de Michel Dreyfus.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ferdinand_Walsin_Esterhazy

[3] in “Hannah Arendt et le sionisme : Cassandre aux pieds d’argile”, Pierre Bouretz, Raisons politiques, 2002/4, numéro 16, p. 135.

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