À propos de l'auteur : Marie Page

Catégories : Société

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Max Abadian

Marie Page
Écrivaine

Coup de tonnerre le 13 juillet 2020 dans le monde culturel québécois ! Nathalie Bondil, directrice du Musée des Beaux-Arts de Montréal, première femme à détenir ce poste, se voit licenciée. Le public, de nombreux artistes, les amateurs d’art et même la ministre de la Culture Nathalie Roy affichent leur stupéfaction. 

Une directrice en lumière

Mme Bondil ne venait-elle pas tout juste d’obtenir la Légion d’honneur, un Doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Trois-Rivières et le Prix ICOM Canada pour le projet E-Health en art thérapie ?

Grâce à elle, le MBAM rayonne dans le monde entier. On lui doit, entre autres, d’avoir créé une passerelle entre l’art et la santé. Ses prescriptions médicales muséales ont été très appréciées. Durant ses vingt ans à la tête du musée, elle a accumulé un grand nombre de distinctions, aussi bien au Canada qu’en France. Par ailleurs, elle a été vice-présidente du Conseil des Arts du Canada jusqu’en 2021.

Retour à Paris

La brutalité de son licenciement l’a blessée. D’ailleurs, il n’est pas passé inaperçu dans le monde muséal. Très rapidement, Nathalie Bondil obtient la direction d’unnouveau département à l’Institut du Monde Arabe, le 23 avril 2021. Jack Lang, président de l’IMA, et ancien ministre de la Culture en France déclara :« Par sa stature, Nathalie Bondil contribuera à renforcer notre dimension internationale. » Nathalie Bondil retrouve donc Paris où elle avait été diplômée en histoire de l’art de l’École du Louvre en 1994. Pendant deux ans, elle avait travaillé au musée des Monuments français.

Fin du chapitre montréalais

Un accord transactionnel a été signé le 14 janvier 2022. Nathalie Bondil réclamait 1,4 million d’euros pour dommages et intérêts en raison des atteintes à son honneur et avait assigné en justice son ex-employeur. Le montant de la transaction est inconnu.

Depuis Paris, Nathalie Bondil a accepté de répondre à nos questions.

Comment passe-t-on du Musée des Beaux-Arts à Montréal à l’Institut du Monde arabe à Paris, ces deux univers très différents ? Qu’est-ce que cette nouvelle étape professionnelle ajoute à votre expérience déjà considérable ?

« Le monde arabe est un opposé géographique et historique par rapport au Canada, par son climat et ses multiples civilisations plurimillénaires, et je suis curieuse de nature. Méditerranéenne avec mes origines de Provence, de Barcelone, de Casablanca et d’Oran, je suis aussi devenue profondément montréalaise, québécoise et canadienne car c’est le pays où j’ai le plus vécu.

Bref, je poursuis le rêve d’être un peu une citoyenne du monde, avec ses multiples facettes et sa complexité stimulante.

Après le Musée des beaux-arts de Montréal où j’ai eu la chance de pouvoir repenser avec les équipes le champ et la pertinence de nos collections encyclopédiques et du pouvoir de l’art grâce aux multiples expositions, expansions et refontes du musée, s’ouvre maintenant une formidable opportunité de pouvoir raconter, avec d’autres équipes, une histoire de la modernité de l’art arabe totalement méconnue en Occident… et pourtant si présente.

Ce projet, unique en Europe, de créer le premier musée d’art arabe, montrer ses chefs-d’œuvre dans un chef d’œuvre de l’architecture, bâti par Jean Nouvel, est rendu possible grâce à une donation majeure d’œuvres en 2018 par le couple Lemand pour imaginer ce Nouveau Musée de l’IMA au cœur de Paris.

Les actions inclusives, éducatives, thérapeutiques et sociales que nous avons menées au MBAM, avec beaucoup d’ambition et de résultats, ont forgé ma vision d’un musée socialement engagé dans sa société : ces questions de vivre-ensemble sont nécessaires à Montréal comme à Paris car l’ignorance forge des préjugés au service de manipulations politiques : On le constate trop souvent…

Le but est d’oublier les frontières entre un Nord et un Sud pour dire ce qui nous a rassemblés au travers des échanges séculaires et actuels autour de cette Méditerranée (« une mer entourée de terres » au premier sens du terme) et même au-delà. L’objectif est d’encourager ce qui nous rassemble avec ce qui nous ressemble : « On change en échangeant sans se perdre ni se dénaturer », écrit Glissant. Cette vision, basée sur la paix et le vivre ensemble, a été structurante à Montréal pour faire du musée un lieu toujours plus inclusif, plus humaniste et plus ouvert sur d’autres perspectives interculturelles, transhistoriques et multidisciplinaires.

Mes expériences montréalaises ont élargi mon champ de vision : Montréal, ville d’histoire depuis Hochelaga et port d’attache pour tant d’immigrés comme moi, parle plusieurs langues car elle se trouve entre plusieurs territoires sismiques de pensée avec sa diversité venue des quatre coins du monde, toujours entre l’Amérique et l’Europe, la francophonie caribéenne et africaine… J’ai toujours valorisé cette singularité qui est la sienne, subtile et complexe, qui m’a tant inspirée pendant de longues années : J’aime Montréal. »

Dans votre profil LinkedIn, vous évoquez votre spécialité en « histoire de l’Art décolonisé ». Pourriez-vous définir ce que cela signifie ? Il semblerait que ce concept est assez avant-gardiste. Vous sera-t-il utile dans vos nouvelles fonctions ?

« C’est une simple accroche professionnelle car qui peut prétendre être spécialiste d’une histoire de l’art décolonisé tant il faudrait avoir de cultures à porter… Mais dans le contexte qui est le nôtre, en France en particulier, ce mot est clair quand l’histoire des arts évolue.

Ces perspectives décoloniales engagent d’autres récits et d’autres voix. Au MBAM, nous avions développé de nombreuses actions inclusives pour les artistes autochtones et de la diversité avec la création des premiers postes de conservateurs en art inuit et en action inter culturelle, présenté de nombreuses acquisitions  expositions ou performances avec Kent Monkman, Meryl McMaster, Nadia Myre, Alanis Obomsawin, Miles Davis, Kerry James Marshall, Omar Ba, Nous sommes ici d’ici, Il était une fois le western, La musique qui vient du froid

J’avais annoncé Manuel Mathieu et Caroline Monnet, retardés à cause de la pandémie, et signé un accord de fond avec l’institut culturel Inuit Avataq… Bien d’autres projets, avec la Fondation Michaëlle Jean entre autres, ont été portés au MBAM, et surtout l’importante réalisation de l’aile des Arts du Tout-Monde en 2019.

Ces réalisations, ainsi que ma vice-présidence au Conseil des Arts du Canada entre 2013 et 2021, m’ont permis de réfléchir sur ces questions. Pour l’IMA aujourd’hui, ces expériences sont pertinentes même si j’aborde davantage les questions interconfessionnelles dans une histoire du monde méditerranéen marquée par la colonisation et la décolonisation : Les Juifs d’Orient : une histoire plurimillénaire ferme une trilogie audacieuse sur les religions d’Abraham ;  Depardon-Daoud : son œil dans ma main est un dialogue entre le photographe français et l’écrivain algérien en commémoration aux accords d’Évian en 1962 qui marque le pas vers l’indépendance de l’Algérie.

Ces deux expositions actuellement à l’affiche, décentrent nos perspectives. De la même façon que nous avions proposé Merveilles et mirages de l’orientalisme en 2015 au MBAM.

Je pense qu’une « context culture » est préférable à une « cancel culture ». Aux clivages parfois violents, simplistes et dualistes, je préfère la nuance et la pluralité d’histoires toujours complexes pour imaginer et construire notre destinée commune grâce à une maison-musée ouverte et bienveillante : je crois en l’action engagée des musées. »

En vous penchant sur les années passées à Montréal, qu’est-ce qui vous manque le plus ?

« Je me suis engagée de toutes mes forces pour Montréal pendant des années : Montréal est en moi désormais. Ce lien d’affection reste indéfectible avec les Montréalais et les Montréalaises d’autant plus que nous avons dû y laisser notre lien le plus précieux, notre seule fille, qui y fait sa vie maintenant. »

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