À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Sciences

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Dominique Lapointe

Même s’il promet une nième surprise pour l’automne, l’étoile du tristement célèbre microbiologiste de Marseille est définitivement en fin de vie.  La dernière condamnation du comité d’éthique du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui a qualifié les dérives du professeur Didier Raoult de « populisme scientifique » sonne le glas d’une saga dont la pandémie actuelle se serait bien passée.

En fustigeant les autorités sanitaires du monde, en prétendant qu’un médicament prophylactique contre le paludisme était efficace contre l’infection à coronavirus, que la fin de l’épidémie se profilait déjà en 2020, que des vaccins seraient inutiles, voire impossibles à développer, l’expert est ainsi devenu l’icône des groupes conspirationnistes qui voyaient en lui la sanction scientifique de la méfiance à l’égard des institutions, qu’elles soient médicales, politiques ou journalistiques.

Didier Raoult marquera assurément l’histoire comme un boulet important de cette pandémie, non seulement en France mais sur l’ensemble de la planète. La science ne saura jamais développer un modèle pouvant quantifier, même grossièrement, le nombre de morts et de victimes de la Covid longue attribuables à son influence, et pourtant !

Chose certaine, son impact sur la frange insoumise de la pandémie se fait encore sentir aujourd’hui, entre autres avec cette quatrième vague, une lamentable combinaison variant-non vaccinés. Il faudra éviter d’oublier cet épisode tordu de la crise de la Covid 19 et en tirer des leçons. À commencer par la communauté scientifique internationale qui, malgré une certaine retenue dans le discours, est tout de même tombée dans la potion chloroquine en multipliant les études cliniques (environ 150) sur la foi de protocoles méthodologiquement douteux de Raoult.

Disette thérapeutique
​Une pure perte de temps, d’énergie et de ressources accompagnée de risques significatifs quant aux effets secondaires comme le démontreront certains résultats. Bien sûr, tout espoir de cure était légitime dans la disette thérapeutique du printemps 2020, mais quelques études randomisées bien ficelées auraient permis d’en arriver au même constat sur l’inefficacité de cette molécule.

Si l’expression « populisme scientifique » du CNRS ne saurait marquer une tendance de la science, le phénomène n’est pas nouveau pour autant, même en recherche médicale. On pourrait citer en exemple ces travaux financés par l’ancien gouvernement Harper sur la méthode Zamboni, un prétendu traitement de la sclérose en plaques par le médecin italien Paolo Zamboni en opérant une dilatation des veines du cou.

Même chose pour l’utilisation de chambres hyperbares (oxygénothérapie) chez les enfants atteints d’autisme ou de paralysie cérébrale. Les faux espoirs et les pressions du public peuvent aussi faire déraper la recherche dans de tristes méandres dont les principales victimes sont les malades eux-mêmes.

Si une partie du monde médical et quelques chefs d’État comme Trump ou Bolsonaro ont été séduits par l’hypothèse chloroquine et son inventeur (rappelons que même le président Macron lui a fait l’honneur d’une visite à l’IHU de Marseille), comment peut-on reprocher au public non initié d’avoir été envoûté par ses solutions simples et ses pronostics jovialistes ? C’est ici qu’entrent en jeu les médias, qu’ils soient de masse ou sociaux. Le savant en sarrau blanc qui prétend que tout le monde a tout faux, c’est du bonbon.

​Didier Raoult fera la une des médias français pendant de longs mois, et ce, en dépit des résultats négatifs qui s’accumulaient dans des publications scientifiques sérieuses au sujet de son traitement miracle. Lors d’entrevues fleuve qu’il accordait derrière son bureau de chef de l’Unité des maladies infectieuses de l’IHU , il se plaignait d’être incompris, mal cité, jalousé par ses pairs et certains médias.

Populisme médiatique
Des opinions à contre-courant qui donnent parfois bonne conscience aux médias, un contre-pouvoir qui, en temps normal, a le réflexe bien raisonnable de ne pas vouloir partager l’auge du gouvernement. Heureusement pour nous, au Québec, Didier Raoult est demeuré davantage une invocation des incrédules sur les médias sociaux qu’une vedette des médias traditionnels qui nous garderont de ce spectacle lancinant.

Il aura fallu l’interview par l’animateur Stéphan Bureau à l’antenne de Radio-Canada et surtout la plainte d’une journaliste scientifique, Marine Corniou, pour créer une véritable « affaire Raoult » au Québec. Finalement saisi du dossier, l’ombudsman du diffuseur conclura que la plainte est fondée et que l’interview manquait de rigueur et aurait dû être menée avec beaucoup plus de prudence et de réfutation étant donné les propos controversés de l’invité.

L’ombudsman se gardera bien cependant de donner pleinement raison à la plaignante qui prétendait que, dans le contexte actuel de pandémie, cette entrevue n’avait pas sa place et contribuait à propager de fausses informations.

C’est précisément ici que l’affaire Raoult devient encore plus intéressante et pose la question sur la responsabilité ultime des médias en regard des principes fondamentaux des sociétés libres et régies par des principes de droits communs. Qu’en est-il des droits à la vie, à la santé, à la sécurité de la personne quand un contenu menace ces valeurs inscrites dans nos chartes ?

La liberté de presse, la diversité des opinions, les débats de sociétés ne sont-ils que des valeurs concurrentes aux réalités imposées par une crise sanitaire mondiale qui compte ses décès quotidiens ?

​Étonnamment, l’ombudsman citera une décision d’un de ses prédécesseurs qui avait donné raison à l’équipe des Années lumière qui n’accordait plus l’antenne à des climatosceptiques étant donné le consensus scientifique clair sur l’origine anthropique du phénomène.  Il est tout aussi évident qu’après plus d’un an de dérives sur la pandémie, l’opinion de Didier Raoult était depuis longtemps délétère pour la gestion de cette crise.

En poussant la réflexion encore plus loin, on peut aussi s’interroger sur l’influence de tous ces gérants d’estrade publiés et invités avec une régularité métronomique dans les médias, qui ont eu la prétention d’apporter leur solution pointue en critiquant tantôt le laxisme des autorités ou, au contraire, leurs mesures « liberticides ».

Ces experts auto-proclamés, qui n’ont aucune idée de ce que représente le défi d’une gestion de crise de cette ampleur, auront-ils contribué au refus d’adhésion d’une partie significative du public aux mesures sanitaires ? Qu’en serait-il dans le cas d’un virus beaucoup plus mortel comme l’Ebola où les jours se transformeraient en heures ? Où se situe la frontière entre l’information nécessaire et le populisme médiatique ? Le métier est-il mûr pour ce type de réflexion ?

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