À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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La corruption ne manque jamais d’appétit, on en voit des exemples à tous les jours en feuilletant simplement les journaux. Mais partout elle semble atteindre des sommets d’efficacité quand les plus puissants s’en mêlent. Quand, par exemple, «l’élite» économique, sociale et policière, comme ici dans Le siffleur de nuit, ne se gêne pas pour partager le pouvoir et se remplir les poches. Jusqu’à ce que tout craque et devienne insupportable.

Michel Bélair

Terre de tous les extrêmes, l’Australie est un territoire fascinant qui a déjà inspiré une foule d’auteurs séduits par ses paysages hallucinés… tout autant que par les tensions raciales qui l’habitent.

De plus en plus régulièrement, on voit paraître des livres mettant en relief l’hostilité à laquelle les peuples aborigènes y sont confrontés. On pense surtout à ceux de la Melbournienne Emma Viskic (Résurrection Bay, Un monde en feu, Seuil) qui s’impose autant par son héros improbable — un enquêteur sourd! — que par la haute teneur littéraire de ses textes.

Le siffleur de nuit, le tout premier roman de Greg Woodland se situe dans cette lignée en mettant en relief la corruption à la petite semaine, le «racisme discret» et la violence qui découle souvent de ce cocktail hautement inflammable.

L’action se situe à la fin des années 1960 dans un coin perdu du bush australien, en Nouvelle-Angleterre, où le poste de police de Moorabool vient d’accueillir un nouvel agent pour une période d’essai: Mick Goodenough, ex-commissaire de police de Sidney envoyé là pour ravaler son indiscipline.

L’ancien flic de la Criminelle saisit rapidement qu’il vient de tomber au milieu d’une bande d’incompétents notoires dirigés par un homme qui s’efforce d’abord de faire ce qu’on lui dit et de sauver les apparences. Goodenough va donc devoir se taper les petits boulots en serrant les dents tout au long de sa période de probation. Et surtout, surtout, ne manifester aucun sens de l’initiative.

Tout au fil du livre, on en apprendra un peu plus sur le personnage et les raisons de sa rétrogradation, mais voilà d’abord que quelqu’un se met à martyriser les animaux domestiques d’un peu tout le monde. Mick y perd même son berger allemand, ce qui le met en furie, on le devine. On lui dit pourtant de se calmer.

Sauf que la tension monte d’un cran lorsqu’un harceleur psychopathe (stalker) terrorise une famille de la communauté. Appels téléphoniques à répétition au milieu de la nuit. Menaces non voilées. Visites nocturnes. Vandalisme… Heureusement, l’épisode permet à Goodenough de se faire de nouveaux alliés précieux et discrets; grâce à eux, il établit même un lien entre ces nouvelles menaces et les animaux massacrés.

Malgré tout cela, le seul vrai flic de la petite ville a de plus en plus de mal à prétendre, comme son patron, que tout cela va se tasser.
Il y a quand même des limites à ravaler, non…

Une « redoutable » efficacité

Goodenough se voit donc forcé d’enquêter encore plus discrètement, de faire comme si… et de mettre ses nouveaux alliés à contribution. Jusqu’à ce qu’un matin son supérieur l’expédie sur les lieux d’un cambriolage… tout en lui recommandant d’y aller mollo — parce qu’il va rencontrer des gens importants! —, et donc de ne pas poser trop de questions.

Des dossiers portant sur un projet majeur de développement immobilier ont disparus; l’incident s’est déroulé dans les bureaux du Conseil régional et permet au policier de constater à quel point Moorabool est dirigée par une petite clique tournant autour de la famille d’un entrepreneur qui semble faire pleuvoir ses largesses où il le faut, quand il le faut.

Le vol de ces documents prend soudainement une portée tragique lorsqu’on découvre le corps d’une jeune femme assassinée sur les lieux visés par le projet de nouveau quartier.

Mais surprise, le commissaire Bradley et son équipe de Moorabool se montrent d’une « redoutable » efficacité et le coupable — un aborigène violent, époux de la victime — est emprisonné dans la journée après avoir fait des aveux complets. Vite fait, bien fait. À partir de ce moment précis, les choses se mettent à aller très vite et à déraper complètement.

D’abord parce que l’enquête est classée de façon expéditive, ce qui met la puce à l’oreille de Mick; certains indices laissent même croire que le capitaine Bradley a fait disparaître des documents incriminants …

Mais il y a surtout qu’un jeune garçon, Hal, un des «alliés» de Goodenough et membre de la famille visée par le «siffleur de nuit», disparaît tout à coup. Il se trouve aussi qu’en interrogeant tout le monde pour le retrouver, on tombe sur un autre cadavre; celui d’une vieille femme voisine de la famille de Hal.

Autre fait troublant : les deux victimes ont été assassinées de la même façon, avec la même arme. Tout comme les animaux mutilés retrouvés jusqu’ici. La panique s’installe. Dans la ville comme au commissariat.

Mick Goodenough va carrément devoir prendre la situation en main puisque le capitaine Bradley baisse les bras, dépassé, incapable de réagir devant l’ampleur de la situation.

Heureusement, il trouvera un collègue policier sorti de sa torpeur pour l’aider. Juste à temps d’ailleurs parce que les choses s’enveniment encore. On ne vous en dira pas plus.

Le rythme de cette histoire tout en faux semblants atteint une sorte de crescendo irrésistible; dès la mi-parcours, vous aurez de la difficulté à quitter la lecture tant la tension est palpable et fort bien rendue par la traduction.

Tout au long, l’écriture de Woodland s’affirme en donnant du contour et du relief aux situations, un petit détail à la fois, jusqu’à ce qu’elles explosent. Les principaux personnages sont solides et même les seconds rôles tenus par les flics ou les habitants de la petite ville déchirée par les préjugés raciaux, sont tout à fait crédibles.

Il est rare de trouver autant d’éléments positifs et si peu de tracasseries dans un premier roman; cela ne laisse augurer que du bon.

Le siffleur de nuit
Greg Woodland
Traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut
Belfond-Noir
Paris 2022, 399 pages

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