À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : Société

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Serge Truffaut

Le 3 janvier dernier, Warner Music annonçait avoir fait l’acquisition du catalogue des compositions signées David Bowie pour 250 millions $ US. Trois semaines auparavant, Columbia, filiale de Sony depuis le début des années 1980, révélait avoir conclu une entente avec Bruce Springsteen plus ou moins analogue à celle de Bowie. Le montant ? 550 millions $ US.

Avant eux, Bob Dylan, pour 300 millions $ US, Neil Young, pour une somme quasi équivalente, Lindsey Buckingham et Stevie Nicks, soit les compositeurs des plus gros succès de Fleetwood Mac, pour environ 100 millions chacun, Tina Turner, Shakira, Red Hot Chili Pepper et beaucoup d’autres ont également vendu leurs catalogues.

De prime abord, à l’ère des transactions libellées en milliards de dollars, on pourrait croire que les montants évoqués n’ont rien de phénoménal.

À la rubrique de l’énorme

Mais lorsqu’on s’attarde à deux aspects inhérents à ces transactions et ensuite à la ventilation des sommes, alors on constate que celles-ci sont à ranger à la rubrique de l’énorme. À preuve, les gazettes économiques qui ont traité de ces sujets ont estimé que le rendement inhérent à un succès était aussi rentable que l’or ou le pétrole.

Les aspects ? Ainsi que l’a confié l’ami La Palice, lorsque Dylan ou Springsteen ont perçu leur chèque, ils n’ont pas eu à le partager ensuite avec les détenteurs d’actions avec droit de vote ou d’obligations. Ensuite ? Ils n’ont pas eu à rembourser de frais d’immobilisation. Tout ce qu’ils avaient eu à faire, il y a longtemps de cela, c’était d’investir dans une guitare. Point.

La ventilation des sommes précisées ? Le diable se cachant dans les détails, nous voici pénétrant dans le monde du « compliqué complexe », d’autant que les termes exacts des transactions entre, par exemple, les fondés de pouvoir de Dylan, Columbia, l’étiquette à laquelle il est contractuellement lié depuis 1962, et Universal Music, l’acquéreur de son catalogue, n’ont pas été révélés.

Cela souligné, ajoutons que, dans tous les cas, l’objet des négociations entre les parties était double : les droits d’auteur d’un côté et le droit d’édition ou pouvoir éditorial de l’autre. Dans le cas de Springsteen, par exemple, on sait que Sony a désormais le plein usage des chansons qu’il a écrites, mis à part les restrictions imposées à leur usage à des fins publicitaires, mais qu’il a conservé un pouvoir sur le droit d’édition.

La leçon de Frank Zappa

S’il est parvenu à préserver ce pouvoir, c’est qu’à la différence de la grande majorité de ses contemporains, Springsteen a retenu la leçon de Frank Zappa : pour avoir la pleine propriété de ses créations et de leur consommation, il faut être le détenteur des bandes maîtresses, les « masters ».

Fondateur de l’étiquette montréalaise Justin Time, et notamment producteur d’Oliver Jones et également distributeur, Jim West a confié que la révolution induite par le phénomène du streaming s’est traduite par une demande prononcée de la part des investisseurs, dont bien des fonds spéculatifs, pour la partie édition.

« Si, de nos jours, autant de financiers cherchent à acquérir les masters, c’est qu’ils ont constaté que les Netflix, Prime Video, Apple, Spotify et Hulu souhaitaient une rationalisation de l’industrie. »

Ces derniers veulent l’émergence du « one stop shopping », ou guichet unique. D’autant que, « au cours des deux, trois dernières années, de nouvelles plateformes sont apparues. Je pense à Tik Tok », à laquelle il faut ajouter Peloton, Triller et Roblox. Quoi d’autre ? « Les jeux vidéo sont de gros consommateurs de chansons. »

On voudrait illustrer le proverbe « À quelque chose, malheur est bon » que la COVID-19 conviendrait à merveille. Cette peste des temps modernes a dopé comme jamais les abonnements à Spotify, Apple et Amazon Music.

À elles trois, ces plateformes comptent plus de 500 millions d’abonnés, dont 300 millions pour Spotify seulement, qui déboursent 10 $ par mois en moyenne chacun, soit 5 milliards $ US par mois.

Québécois d’origine grecque

Le principal bénéficiaire de cette vague de transactions, car il en fut le principal acteur, est un Québécois d’origine grecque né à Schefferville et ayant grandi en Nouvelle-Écosse. Son nom ? Merck Mercuriadis. Il est le fondateur de Hipgnosis, société dont le siège social est situé à Londres.

Cet ancien gérant d’Elton John, de Guns N’Roses, d’Iron Maiden et de Beyoncé a investi 2 milliards $ US dans l’acquisition de catalogues depuis l’introduction de Hipgnosis à la Bourse de Londres en 2018.

Dans un entretien accordé au New York Timesen décembre 2020, il confiait que son « ambition était de détruire le modèle d’affaires qui régit l’industrie de la musique » en menant son offensive par le biais de l’édition. Du pouvoir éditorial.

Aujourd’hui, Mercuriadis est le propriétaire d’environ 90 catalogues totalisant plus de 160 000 chansons composées par Neil Young, Barry Manilow, Beyoncé, Blondi, etc.

Les chansons qu’il détient ont été louées aussi bien par les producteurs de la série The Crownde Netflix que par ceux d’Amazon Video, de HBO, de Spotify, etc. Aujourd’hui, l’ensemble de ses catalogues est évalué à 2,2 milliards $ US, soit 200 millions $ US en deux ans ou un rendement de 10 % sur l’avoir des actionnaires.

Des millions et des millions

On ne sera donc pas étonné d’apprendre que les fonds d’investissement, les fonds spéculatifs, les Black Stone, KKR et autres, investissent des millions et des millions dans cette histoire, les succès d’hier étant considérés comme des valeurs d’avenir aussi sûres que les bons du Trésor ou les obligations municipales.

Tous ont probablement médité le fait qui est vraiment à l’origine des bouleversements actuels. Lequel ? En 1993, David Bowie avait effectué une émission d’obligations totalisant 43 millions $ US. La proposition de Bowie ?

Jusqu’en 2003, nous partagerons les droits sur mes chansons composées avant 1993. Que se passa-t-il ? Dans les jours suivant l’émission, le géant de l’assurance Prudential acheta toutes les obligations en circulation. C’est dire.

Le fin mot de l’histoire est strictement fiscal : nos chers artistes ont parfaitement compris que les droits d’auteur étaient imposés selon les standards de l’impôt sur le revenu alors que le bénéfice découlant de la vente de leur catalogue était considéré comme un gain en capital. Et alors ? Ce dernier est beaucoup moins taxé que le premier. Qui donc a composé Money Talks ?

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