À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : Environnement

Partagez cet article

Ben Von Wong
Avec son œuvre Plastic Tap, faite entièrement avec des déchets plastiques, le Torontois Ben von Wong a cherché à interpeller les dirigeants présents au Sommet mondial contre la pollution plastique à Nairobi. 

Du 28 février au 2 mars, quelque 200 pays se sont réunis au Kenya afin de lancer les pourparlers en vue d’un traité international pour lutter contre la pollution de millions de tonnes de déchets plastiques menaçant la biodiversité mondiale.

Antoine Char

Leo Baekeland (1863-1944), doit se retourner dans sa tombe. Sa bakélite inventée en 1909 a été la première matière plastique synthétique. Elle a fait sa fortune et surtout révolutionné notre quotidien. Le chimiste belge naturalisé américain serait surpris, ébranlé, bouleversé, scandalisé de voir que son invention étouffe la planète.

Au moins un demi-milliard de tonnes de plastique sont produites tous les ans dans le monde. Moins de 10 % sont recyclées et un peu plus de 20 % brûlées à ciel ouvert ou rejetées dans les eaux de la planète, affectant tout « du plus petit plancton à la plus grosse baleine », pour reprendre la formule imagée du WWF (World Wide Fund).

Dit autrement, le Fonds mondial pour la nature créé en 1961 rappelle ceci : plus d’un million d’oiseaux et 14 000 mammifères marins sont retrouvés morts chaque année, en raison de l’ingestion de plastique déversé par un camion poubelle chaque minute.

Il y a urgence en la demeure. Pour s’en convaincre, pas besoin de revoir la vidéo de la tortue de mer retrouvée au Costa Rica en 2015 avec une paille en plastique d’une dizaine de centimètres logée dans la narine droite. Trois ans plus tard, c’est un cachalot de 10 mètres de long qui fut retrouvé au large de l’Espagne avec dans l’estomac 29 kilogrammes de déchets plastiques.

Taureau par les cornes

Un jour, pas si lointain, il y aura plus de plastique que de poissons. Pas étonnant que les Nations unies aient décidé de prendre le taureau par les cornes en mars à Nairobi. Dans la capitale kényane, 175 pays ont adopté, d’un coup de marteau en plastique (recyclé bien sûr), une motion créant un « Comité intergouvernemental de négociation » chargé d’élaborer un texte « juridiquement contraignant » contre la pollution plastique d’ici deux ans.

Pari audacieux, a reconnu le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Il faudra le tenir alors que la Covid-19 a causé un rebond de production de plastique jetable.

En attendant, sa directrice danoise, Inger Andersen, déborde d’optimisme. « Il s’agit de l’accord multilatéral sur l’environnement le plus important depuis l’accord de Paris [sur le climat en 2015, pas vraiment respecté ]. C’est une police d’assurance pour cette génération et les suivantes, qui pourront vivre avec le plastique sans en être condamnées » (échange de courriels).

Depuis la fin de la conférence de Nairobi le 2 mars, elle répète ceci : « Ce jour marque le triomphe de la planète Terre sur les plastiques à usage unique. » Même les groupes de défense de l’environnement se montrent enthousiastes. Oui, disent-ils, les décisions prises à Nairobi sont les plus ambitieuses depuis le protocole de Montréal de 1987 qui a permis d’éliminer progressivement les substances appauvrissant la couche d’ozone.

Graham Forbes, responsable du dossier plastique à Greenpeace USA, déborde de confiance car « les gouvernements sont de plus en plus en plus conscients de l’appel du public à prendre des mesures audacieuses à l’échelle mondiale pour lutter contre la crise de la pollution plastique » (échange de courriels).

Après tout, plus de 60 pays (dont le Canada) ont déjà interdit le plastique à usage unique ou autres produits jetables qui représentent 40 % de la production globale.

Vers des débats houleux

 
Bien que l’accord de Nairobi semble prometteur, le processus de négociation s’annonce ardu. Il y aura des promesses vides et des malentendus verbaux. Les débats des prochains mois seront donc houleux. 

Les plus gros utilisateurs de plastique s’engageront-ils vers des normes mondiales claires et fortes ? Les États-Unis, par exemple, sont les plus gros producteurs de déchets plastiques, plus que la Chine et l’Union européenne réunies. Les pays riches aideront-ils vraiment les pays dits en développement ? Après tout, les premiers consomment 2,5 fois plus de plastique par habitant que les seconds.

Et s’il devait y avoir un consensus international, les milieux d’affaires emboîteront-ils le pas ? Poussés par leurs actionnaires, une centaine de dirigeants de multinationales (Unilever, Coca Cola …) présents à Nairobi ont promis d’agir en prenant des « mesures précises » contre la vingtaine de variétés de plastique (du polypropylène dans les pots de yaourt à l’acrylique de la peinture). Lesquelles ?

Il faudra d’abord que tout le monde s’entende sur l’ensemble du cycle de vie du plastique : sa production, son utilisation et son élimination. Vaste programme, n’est-ce pas ?
Oui mais pourquoi ne pas être «prudemment optimiste », comme le souligne Graham Forbes ?
« Les enjeux sont élevés et le monde regardera. […] les gens veulent qu’on agisse sur cette question. »

« Juridiquement contraignant » ?

Le texte « juridiquement contraignant » qui sera déposé en 2024 le sera-t-il assez pour permettre à la Planète plastique de mieux respirer ? «Tout dépend de ce que l’on entend par contraignant », explique Sandrine Valjean-Dubois, directrice de recherche au CNRS (Centre national de recherche scientifique) (échange de courriels).

« Il n’y a guère de sanctions possibles dans la sphère internationale, mais il est juridiquement obligatoire (tous les traités le sont) ce qui veut dire qu’il doit être mis en oeuvre. Ce n’est pas parce que le non-respect d’une règle n’est pas sanctionné qu’elle n’existe pas, n’est-ce pas ?
« Encore une fois, tout dépend ce qu’on entend par contraignant. Si on parle de la contrainte potentiellement exercée (par les autres États ou un organe international), un traité peut être obligatoire, mais pas contraignant. »

En attendant, toutes les minutes un million de bouteilles en plastique sont achetées dans le monde. Où finissent-elles ?

Bill Gates et le plastique : «bonne nouvelle» … pour le climat

« […] les bouts de plastique qui flottent dans les mers sont à l’origine de bien des ennuis. Entre autres, ils empoisonnent la faune et la flore marines. Mais cela n’aggrave pas le changement climatique. En termes d’émissions, le carbone contenu dans le plastique n’est pas une mauvaise nouvelle. Comme le plastique met beaucoup de temps à se décomposer, tous les atomes de carbone qui s’y trouvent sont autant qui ne seront pas libérés dans l’atmosphère pour y augmenter la température – du moins pas avant très longtemps.»
(Climat : comment éviter un désastre,  Flammarion, 2021)

Laisser un commentaire

Autres articles

Voir tout
  • Tandis que les pluies diluviennes de la mousson noient le tiers du Pakistan, les terres européennes crient: À boire! On perdra le gros de la récolte de riz Azzuro en Italie, on traverse à gué la Loire en France, comme plusieurs rivières anglaises, et le filet d’eau qu’est devenu le Rhin compromet sa navigation.

    Continuer la lecture
  • La lutte aux changements climatiques a la vie dure. Après deux ans d’une pandémie accablante, voilà que la Russie de Poutine menace de faire exploser la planète, rien de moins. Comme qui dirait, le climat n’est pas très propice à parler de climat. Et pourtant. Le tout récent rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) est troublant, angoissant même.

    Continuer la lecture
  • L’Alberta est l’un des sites les plus riches au monde en fossiles de dinosaures. De Calgary jusqu’à Drumheller, ville située à 130 kilomètres plus à l’Est, la route qui longe la rivière Red Deer est décrite par les guides touristiques comme « la vallée des dinosaures », là où, il y a 70 millions d’années, régnait le plus redoutable d’entre eux, le Tyrannosaurus Rex, de même que son cousin, légèrement plus petit, l’Albertosaurus.

    Continuer la lecture
  • Les glaciologues étudient le phénomène scientifiquement. Les populations directement affectées, les alpinistes et même les randonneurs du dimanche l’ont constaté eux aussi et ce, depuis un bon moment : les glaciers de montagnes, qui ont pris des dizaines, voire des centaines de milliers d’années à se constituer, fondent à vue d’œil et risquent presque tous de disparaître à plus ou moins brève échéance.

    Continuer la lecture