À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Les « maras », gangs criminels salvadoriens. Pour le président du plus petit pays d’Amérique centrale, Nayib Bukele, ils ne méritent que la prison ou la mort.

Nayib Bukele bombe le torse en ce début 2024 : non seulement le taux d’homicides baisse année après année, mais le Salvador est désormais « le pays le plus sûr d’Amérique latine ». L’Équateur, plongé ces jours-ci dans une crise sécuritaire sans précédent avec ses gangs de narco trafiquants, cherche à imiter le modèle salvadorien (1).

Antoine Char

A grandes males, grandes remedios. Depuis son entrée au palais présidentiel salvadorien le 1er juin 2019, Nayib Bukele, a pris le taureau par les cornes pour s’attaquer à l’insécurité qui faisait du plus petit État d’Amérique centrale l’un des plus violents de la planète. Oui, lui ont dit la grande majorité de ses habitants : aux grands maux les grands remèdes !

Son taux d’approbation oscille entre 80 % à 90 %. Qu’importe si ses méthodes sont loin d’être dans les règles de l’art, les homicides auraient chuté de 80,4 %, de janvier 2022 à janvier 2023. Plus de 65 000 Salvadoriens sont incarcérés. C’est un pour cent de la population totale. Le taux de détention est le plus élevé au monde : 1536 pour 100 000 habitants. Résultat : les Salvadoriens respirent. Ils se baladent la nuit et laissent jouer les enfants dans la rue.

Bukele, 43 ans, est l’un des présidents latino-américains les plus populaires du continent. Au Pérou, un monument pourrait être érigé en son honneur. Au Chili, au Costa Rica, en Colombie et au Guatemala, on ne compte plus les manifestations demandant d’adopter des stratégies « à la sauce Bukele ».

Aujourd’hui, le Salvador serait le pays le plus « sûr » des deux Amériques. « Encore une journée avec zéro homicide ! », aime rappeler son jeune président Bukele qui, avec son parti Nuevas Ideas, a réussi à capitaliser sur le mécontentement de la classe politique traditionnelle.

Méga-prison

En janvier 2023, le pays, déchiré par une guerre civile ayant fait au moins 100 000 morts de 1979 à 1992, inaugurait l’une des plus grandes prisons au monde. 40 000 « pensionnaires » vont y loger. Pour l’heure ses 12 000 détenus sont des « maras », ces gangs terrorisant le pays depuis plus de vingt ans (2).

Ils dorment sur des couchettes métalliques sans matelas. Sont au régime sec (pain et eau), n’ont pas droit aux visites. Les conditions de détention du pénitencier de Tecoluca, à 74 kilomètres de la capitale San Salvador, sont régulièrement dénoncées par les organisations de défense des droits de l’Homme. Dans chaque cellule, sans fenêtre, de 100 m2 sont « hébergés » 100 détenus. Toutes les prisons latino-américaines sont surpeuplées et les affrontements entre gangs rivaux sont légion.

Pour justifier sa politique musclée, Bukele, aime rappeler que les « gangsters » emprisonnés par les gouvernements précédents avaient accès à des « prostituées, des PlayStation, des écrans, des téléphones portables et des ordinateurs » (3)

Fini donc la dolce vita. Bukele n’a peur de rien. « Il existe des rumeurs selon lesquelles les criminels veulent commencer à se venger. Qu’ils le fassent et dans les prisons, ils n’auront même plus un repas par jour […] Je jure devant Dieu qu’ils ne mangeront pas un grain de riz et nous verrons combien de temps ils résistent. » (4)

Le président salvadorien doit sûrement aimer cette citation de Victor Hugo :  « Qui sauve le loup, tue les brebis. »

État d’urgence prolongé tous les mois

En plus de ces emprisonnements massifs, souvent au mépris des libertés individuelles et des droits humains, le président qui se veut cool avec ses jeans, sa casquette, sa barbe finement taillée et sa maîtrise des réseaux sociaux, a instauré en mars dernier l’état d’urgence, prolongé tous les mois par le Parlement.

D’origine palestinienne comme plus de 100 000 de ses concitoyens, il a décidé de se représenter aux élections du 4 février. Les résultats sont déjà écrits dans le ciel. Tout baigne donc pour celui qui dirige un pays où plus du quart de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et où les envois de fonds des immigrés salvadoriens aux États-Unis à leurs familles permettent à l’économie de rester à flot.

« Le Salvador est (est encore ?) une démocratie. Enfin, plus ou moins, à la mode de ses voisins. À savoir le Guatemala, le Nicaragua et le Honduras. Les chefs d’État sont (sont encore ?), dans ces pays, issus de processus électoraux. Mais les partitions démocratiques ne suivent pas toujours les Clefs de « sol » des libertés publiques, d’opinion et de la presse, ni de « fa » de l’équilibre des pouvoirs », estime , Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur associé à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et stratégiques), un think-thank français (5)

Dans un échange de courriels, En Retrait a demandé à ce spécialiste de l’Amérique latine de faire le point sur le Salvador de Nayib Bukele.

La politique de Bukele pour endiguer la criminalité au Salvador est « la recette toute trouvée pour faire saliver les hommes forts » (The Economist, 23 juillet 2023). Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas psychologue. Peut-être. Ce que je sais c’est que les mesures sévères contre la criminalité prises par Nayib Bukele sont approuvées par une large majorité de la population. Ce solide soutien populaire lui permet d’envisager son avenir électoral avec une grande sérénité et d’avoir les mains libres, pour, au nom de la sécurité restreindre les libertés publiques.

En se représentant pour un second mandat (interdit par la Constitution) et avec ses méthodes musclées, Bukele est-il en train de mettre la démocratie de son pays à genoux ?

Le tout sécuritaire de Nayib Bukele ne s’embarrasse pas de règles et normes démocratiques. Mais il le fait sans rencontrer d’opposition notable. Le « latinbarómetro », Banque de données en ligne publiées annuellement par la BID [Banque interaméricaine de développement ] , signale le Salvador, comme étant le pays où l’opinion publique considère majoritairement que « peu importe qu’un gouvernement non démocratique arrive au pouvoir, s’il solutionne les problèmes ».(cf Rapport 2021, p 34)

Y-a-t-il eu des accords secrets entre les « maras » et le gouvernement ? Exemple : moins d’homicides en échange de meilleures conditions de détention pour leurs leaders.

Des rumeurs ont circulé à ce sujet, il y a plusieurs mois. Peut-être, ou sans doute, parce que ce type d’accord présentait des risques politiques ils ne sont plus d’actualité. La vague de violences début 2022 a mis en évidence les limites de l’exercice. Nayib Bukele depuis un peu plus d’un an, a « changé son fusil d’épaule », au sens le plus littéral du terme. Il est désormais en guerre ouverte avec les délinquants. Armée et police sont mobilisées. La justice a toute latitude pour condamner en procédure accélérée. Les droits fondamentaux, et donc ceux de la défense, sont suspendus de mois en mois par un parlement quasi monocolore, et ce depuis mars 2022.

Le plus grand défi de Bukele n’est-il pas de « donner des opportunités aux jeunes plongés dans la pauvreté afin qu’ils cessent de se convertir en criminels », comme l’écrivait récemment le quotidien salvadorien El Mundo ?

C’est le grand défi affronté par le Salvador. Mais en raison de la détérioration en durée de la sécurité intérieure, les Salvadoriens privilégient le rétablissement de la paix civile. À terme si les statistiques confirment la chute de l’insécurité enregistrée depuis un an, (le taux des homicides a baissé de 56,8 % en 2022) les Salvadoriens pourraient réviser l’ordre de leurs attentes et placer le social au premier rang.

Ce qui se passe en Équateur va-t-il renforcer la main de Bukele à la veille des élections ?

Je ne pense pas que Nayib Bukele, ait besoin de bouées de secours extérieures pour gagner les élections. Sa côte de popularité est au plus haut pour des raisons internes: il a réussi à casser l’insécurité. Peu en importe le prix démocratique pour les électeurs salvadoriens qui priorisent la paix et la fin des emprises criminelles.

Nayib. Bukele a sans le vouloir, ni en rechercher une influence ou un profit politiques, créé un modèle de gestion de la délinquance qui est effectivement revendiqué aujourd’hui par d’autres gouvernants, en particulier le nouveau chef de l’État équatorien (Daniel Noboa).
  1. ) https://www.france24.com/fr/amériques/20240110-l-équateur-l-ancien-havre-de-paix-sud-américain-devenu-un-état-failli

2) https://www.lemonde.fr/international/visuel/2016/10/20/honduras-et-salvador-la-gangrene-des-maras_5017576_3210.html

3) https://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/2023-02-01/le-salvador-devoile-une-mega-prison-pour-gangsters.php

4) https://www.courrierinternational.com/article/salvador-nayib-bukele-menace-d-affamer-les-membres-des-gangs-emprisonnes

5) https://www.iris-france.org/173992-salvador-democratie-a-la-sauce-bukele/

Nayib Bukele

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