À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : International

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Gendarmerie nationale, Bayrakli, Turquie.

Ayda Gezgin, 3 ans. L’enfant a été extraite vivante des décombres, 91 heures après le séisme. Elle a demandé de l’eau. Une centaine de personnes sont mortes dans le même bâtiment.

Dominique Lapointe

7, 8 de magnitude. 80 secondes. Cette première secousse du 6 février sera suivie d’une réplique presque aussi intense une douzaine d’heures plus tard. Un des plus violents séismes enregistrés dans la région depuis l’invention des sismographes. Bilan, selon les chiffres officiels (qui sont toujours objet de controverse), plus de 45 000 décès confirmés en Turquie et environ 7 000 en Syrie. Blessés ? Malheureusement trop peu nombreux pour les sauveteurs. Toutes des victimes d’une catastrophe qu’on qualifie, aveuglément, de naturelle.

Izmit 1999

Le type s’appelait Henrik Kurppa. Selon mon souvenir, c’était un ingénieur qui brassait de bonnes affaires dans ce coin du monde en pleine effervescence après l’ouverture du bloc de l’Est. En Russie entre autres, et en Turquie notamment.

C’était aussi son excellent et franc parlé français qui intéressait le journaliste de radio que j’étais à l’époque. Nous avions échangé à quelques reprises sur ce qu’on appelle des faits divers, quand ils sont si éloignés, mais qui sont des catastrophes humaines quand ils se produisent dans notre cour.

Par exemple, un coup de grisou dans une mine de charbon turque, à Zonguldak. L’explosion du méthane ambiant dans les galeries avait tué 263 mineurs en 1992. Kurppa dénonçait la tolérance de l’État face au laxisme des entreprises qui négligeaient les consignes de sécurité aussi simples que connues à l’époque, mais qui ont le fâcheux travers de ralentir la production.

Puis vint Izmit en 1999. Un séisme de magnitude 7,4, peut être davantage selon certains experts. 17 000 morts au total, mais les images des dégâts et le millier de victimes dans la capitale Istanbul, pas très loin de l’épicentre, ont rapidement fait le tour des médias.

L’ingénieur Kurppa mentionnait la négligence et la corruption dans l’industrie de la construction et la politique pour expliquer le funeste constat.

La suite lui donnera raison. Des rapports d’enquête sur la catastrophe révèleront que le sable de mer utilisé pour la construction des bâtiments, tant résidentiels que publics, n’était pas rincé comme l’exigeaient les normes de l’époque. Conséquence : les barres d’acier censées renforcer les structures commençaient à corroder dès le premier jour de leur installation sous l’effet du sel. Perte de temps. Perte d’argent. Perte de vies.

Haïti 2010

7,2 de magnitude, sensiblement moins que le plus récent de 7,8 en Turquie. Moins de 30 secondes. Et pourtant ce séisme a fait 220 000 morts, 300 000 blessés et plus d’un million de sans-abri, en grande partie dans la capitale Port-au-Prince.

Ici, plus encore, c’est le béton qui a tué. Un béton largement répandu dans le pays par peur des grands incendies gravés dans la mémoire des Haïtiens. Peur des ouragans aussi. De toute façon, le bois, les forêts sont presque toutes disparues en combustible de cuisson. Il faut manger pour vivre.

En fait, la seule jungle restante était celle de la construction, à la faveur des crises politiques à répétition. Plusieurs palaces de notables et les édifices publics, pourtant armés, mais mal armés, n’ont pas résisté.

En 2021, un autre séisme de magnitude comparable a frappé Haïti, mais a fait 100 fois moins de victimes, dans la péninsule beaucoup moins peuplée de Tiburon. Les tremblements de terre ne choisissent pas leur épicentre.

Culture et catastrophes

Au contraire, l’humain a même une propension naturelle pour les lieux de catastrophes. L’eau, c’est la pêche, le transport, le moulin, la vie, mais aussi le déluge, la marée dévorante, le tsunami, l’épidémie.

Combien de sociétés se sont développées à l’ombre de volcans pour profiter de la fertilité sans égale des sols environnants. Les monts cracheurs de feu ont nul doute mis au monde beaucoup plus d’enfants qu’ils n’en ont repris.

En dépit de leur sombre réalité, les catastrophes demeurent fascinantes en ce qu’elles révèlent, en peu de temps souvent, le meilleur et le pire des sociétés, de leur culture. On y découvre les plus grands élans de solidarité de notre espèce, celle du voisin, des compatriotes, des autorités, des experts, des étrangers d’autres continents même.

Elles sont malheureusement aussi le portrait de l’incompétence, de la négligence, des magouilles, de la cupidité, de la bouffissure de tout autant d’acteurs.

Mais on aurait tort d’attribuer les pires fatalités aux seuls pays pauvres, politiquement instables ou désorganisés.

Les hauts degrés de sophistication des infrastructures, des technologies, des systèmes qui garantissent aujourd’hui la qualité de vie dans les sociétés avancées sont autant de maillons qui peuvent céder, soit par eux-mêmes, ou soit par une pression de l’extérieur.

L’embourbement actuel de la SAAQ dans son nouveau système informatique est un exemple frappant d’une faillite subite de la complexité. Imaginons cela à l’échelle de services essentiels, voire vitaux, comme ce fut le cas lors de la tempête solaire de 1989 qui a plongé le Québec dans le noir pendant plusieurs heures.

Prophètes de malheur

Il y a quelques jours, l’International Science Council, une organisation qui regroupe plus de 200 associations et académies savantes du monde, mettait en garde. Ça va mal. Ces trente dernières années, plus de 10 000 catastrophes ont touché plus de six milliards de personnes sur la planète.

Et le phénomène ne fait que s’accélérer avec les changements climatiques. Les seules inondations, tempêtes tropicales et sécheresses comptent pour la moitié des calamités. Calamités qu’on qualifie toujours de naturelles malgré leur origine anthropique.

Dans son rapport, l’organisation souligne par ailleurs que les seuls tremblements de terre ont été responsables de la moitié des pertes de vies pendant la même période. Au-delà de l’activité incontrôlable de la croûte terrestre, on insiste sur la pauvreté des normes de construction dans les régions les plus vulnérables à la tectonique.

En Turquie, le président Tayyip Erdogan s’est défendu en affirmant que la presque totalité des bâtiments détruits ont été construits avant le séisme d’Izmit en 1999, événement qui devait, en toute théorie, entraîner un resserrement dans la sécurité des normes. Affirmation qui a été contredite par des observateurs indépendants, que ce soit sur le terrain ou dans l’analyse des photos satellites.

Quoiqu’il en soit, le président turc se fait moins visible entre la Russie et l’OTAN ces temps-ci comme artisan d’une solution à la guerre en Ukraine.

Les tremblements de terre dévastent des maisons, des villes, des vies, et parfois même … des gouvernements.

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