À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Depuis quelques années déjà, février est devenu, de ce côté-ci de l’Atlantique du moins, le Mois de l’histoire des Noirs. C’est l’occasion de rappeler les nombreuses actions des membres de la communauté afrodescendante qui ont contribué à façonner pour le mieux le monde dans lequel nous vivons. Mais l’histoire que nous raconte Châtiment n’a rien de glorieux, bien au contraire. Le livre de Percival Everett fait plutôt écho aux vies détruites de ces milliers de personnes qu’on a lynchées — un peu partout à travers les États-Unis, mais surtout dans le «Deep South» — à cause de la couleur de leur peau. C’est un roman improbable parce qu’il est à la fois terrifiant et délirant d’humour … noir. Attachez vos ceintures.

Michel Bélair

La petite ville de Money est située au cœur du fin fond du Mississippi rural; c’est par définition le bled-perdu-type que personne ne connaît et où rien ne se passe jamais. C’est pourtant là qu’en 1955 le jeune Emmett Till âgé de 14 ans a été lynché après avoir supposément sifflé une jeune femme blanche, Carolyn Bryant … et nous y revoici plus d’un demi-siècle plus tard.

On se retrouve là, parmi les rednecks, les pèquenauds et les racistes attardés du KKK parce qu’un meurtre brutal vient d’y être commis. Un homme émasculé, étranglé par un fil barbelé gît chez lui, dans sa chambre éclaboussée de sang … où se trouve aussi le cadavre d’un jeune Noir tenant dans ses mains les « attributs virils » sectionnés de la victime. Rien de moins. L’affaire est inexplicable comme le constatent les policiers arrivés sur les lieux : personne n’a rien entendu, rien vu et l’on se demande qui pouvait en vouloir autant à Junior Junior Milam, un habitant du coin qui passait l’essentiel de sa vie à imaginer des combines impossibles, une bière à la main. Et, évidemment, on n’a aucune idée de l’identité du jeune Noir trouvé sur les lieux du crime. Les choses vont toutefois se compliquer encore davantage …

D’abord, une fois rendu à la morgue de la ville pour assister à l’autopsie de la victime, le shérif Jetty se voit forcé de constater que le corps du jeune Noir qui se trouvait dans la chambre de la victime … s’est envolé. Plus de trace. Rien. Pire encore : le lendemain, on trouve un autre cadavre, celui de Wheat Bryant, dans le même état sanglant. Avec le même jeune homme Noir qui tient cette fois les couilles de Bryant dans ses mains. On le devine, l’affaire fait du bruit, les pires rumeurs se mettent à circuler et bientôt le Mississippi Bureau of Investigation (MBI) dépêche deux hommes sur les lieux.

Fin du premier acte. Et premier arrêt sur image …

Parce que c’est quand même un peu fort de café comme on dit maintenant chez les branchés. En à peine plus de 40 pages, on a vu défiler tous les clichés possibles sur les Blancs racistes du Mississippi encore adeptes du Klu Klux Klan, assisté à deux mises à mort sanglantes et vu disparaître l’impossible cadavre d’un jeune Noir ressemblant à s’y méprendra à Emmett Till. Que se passe-t-il vraiment ? Qui est en fait ce Percival Everett responsable de ce presque pastiche ?

Si vous fouillez un peu, vous tomberez sur un grand Noir baraqué aux cheveux gris (il est né en 1956 en Géorgie), professeur de littérature anglaise à l’University of Southern California de son état. La version originale de son Châtiment, The Trees, a fait partie de la courte liste des finalistes du Booker Prize en 2022 et il a aussi écrit des ouvrages au titre fort évocateurs dont I am Not Sidney Poitier, American Desert et Dr.No qui l’ont consacré « écrivain intello maniant habilement la satire et l’ironie ». D’accord. Retournons donc au Mississippi.

Amnésie collective

Aux deux hommes massacrés de Money va bientôt s’ajouter le cadavre de Mamie C décédée de « mort naturelle » après avoir vu elle aussi le sosie d’Emmett Till dans sa chambre. Cette vieille femme est en fait Carolyn Bryant et le lecteur prend soudain conscience qu’elle vient compléter le trio infernal ayant mené au lynchage du jeune Emmett. En effet, Mamie Carolyn est la mère de la deuxième victime, Heath, et donc la veuve de Roy Bryant qui avec J.W. Millam a mutilé Till en 1955 avant de le pendre à un arbre. Comme si ceci expliquait cela. Et puis voilà que les choses se mettent à dégénérer encore davantage; tellement qu’il faut presque recourir à l’explication du réalisme magique de Garcia Marquez pour réussir à comprendre ce qui passe …

Partout d’un bout à l’autre du Mississippi et dans les États voisins du Deep South en remontant jusqu’à Chicago, on retrouve des cadavres d’hommes blancs émasculés et accompagnés souvent d’un Noir tenant leurs testicules ensanglantés. C’est une sorte d’épidémie qui s’étend à travers tout le pays, avec comme variante sur la côte ouest, des cadavres d’Asiatiques près des victimes blanches émasculées. Panique totale à la Maison Blanche où le simulacre de président que l’on connaît s’apprête, affolé, à envoyer l’armée régler le problème.

On peut prêter toutes les intentions du monde à Percival Everett, mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a trouvé une façon radicale de dénoncer l’amnésie collective des Américains face à la pratique du lynchage. Dans le roman, une vieille dame a monté des archives sur le phénomène et dénombré pas moins de 7 000 victimes depuis sa naissance en 1913. Cette douloureuse prise de conscience se fait au prix d’une sorte de brutale cassure romanesque que le lecteur met quelque temps à saisir, mais qui est diablement efficace.

C’est que le récit repose d’abord sur une écriture factuelle et presque désincarnée avant de sombrer dans le délire en faisant ressortir encore plus la portée du drame. De la même façon, la plupart des personnages que rencontrent les enquêteurs noirs du MBI sont racistes, souvent sans s’en rendre compte; on brûle même des croix dans la nuit et tout le monde emploie le mot en N … de façon systématique. L’humour des deux hommes leur permet de digérer lentement tout cela en remettant en question ce que l’on ose habituellement aborder quand on fait de l’humour.

Bien sûr, ce délire que devient le roman a de moins en moins rapport avec la « vraie réalité vraie », mais l’on en vient à se demander ce qui pourrait arriver si l’amnésie collective américaine persiste après des mouvements de fond comme Black Lives Matter.

Voilà ce qui arrive quand on se perd dans le Mississippi profond …

Châtiment

Percival Everett

Traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

Actes Sud — actes noirs

Paris 2024, 360 pages

 

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