À propos de l'auteur : Guy Gendron

Catégories : Médias

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Catherine Saouter

Guy Gendron

Qui d’autre que Donald Trump aurait eu cette idée farfelue de créer un réseau social portant le nom de Truth (Vérité), qui semble tout droit sorti du roman 1984de George Orwell ? Le monde totalitaire qu’on y décrivait pratiquait la « novlangue », soit le détournement du sens des mots comme moyen d’anéantir la pensée. Son « Ministère de la Vérité » était en fait celui du mensonge.

L’ironie n’échappera à personne. Donald Trump a été banni de Facebook, de YouTube et de son réseau social préféré, Twitter, pour y avoir proféré des faussetés à répétition, en particulier concernant le résultat de la dernière élection présidentielle qu’il maintient obstinément avoir gagnée. Il s’agit aussi du même homme à qui le journaliste canadien Daniel Dale, le vérificateur de faits du Washington Post, attribue 30 573 mensonges pendant ses quatre années à la présidence américaine.

Des débuts chaotiques

Lancée le 21 février dernier,  jour férié en l’honneur des présidents américains, l’application qui n’est actuellement disponible qu’aux États-Unis et au Canada a suscité un réel engouement, se hissant rapidement au sommet des plus téléchargées sur la boutique en ligne d’Apple.

Puis, la nouvelle entreprise présidée par Donald Trump a connu le sort de bien d’autres avant elle, dégageant des effluves d’amateurisme sinon d’attrape-nigaud : impossibilité d’y accéder la plupart du temps, bogues techniques et accusations de plagiat, le site semble être une pâle copie de Twitter. L’interface est d’ailleurs à peu près identique, sinon que les « Tweets » sont des « Truths », et les « Retweets » des « ReTruths ». Le nom du compte de l’ancien président y est le même, @realDonaldTrump, mais deux semaines après le lancement de l’opération, il n’est suivi que par 140,000 abonnés alors qu’il en avait 89 millions sur Twitter.

Trump furieux

Selon The Daily Beast, Donald Trump est furieux devant l’échec de « son » site à attirer plus d’abonnés que ses concurrents situés à la droite – sinon à l’extrême droite – de l’opinion américaine, comme Gab ou Gettr. Cela pourrait expliquer pourquoi l’ancien président n’y a inscrit qu’une seule publication en deux semaines, soit le jour du lancement de la plateforme.

Depuis, il privilégie les entrevues avec des médias électroniques qui lui sont favorables afin de communiquer avec sa base militante et d’entretenir la perspective de sa candidature aux prochaines élections présidentielles.

Une arnaque ?

L’opération ne manque pourtant pas de moyens financiers. Le « Trump Media & Technology Group » (TMTG) qui possède le réseau social a su attirer – potentiellement – près d’un milliard et demi de dollars en utilisant un stratagème dit de la « coquille vide » ou encore du « chèque en blanc ». Le procédé d’introduction accélérée en bourse consiste à s’allier à une « société d’acquisition à vocation spécifique » (SPAC en anglais), qui sollicite l’argent de petits investisseurs pour constituer un pactole destiné à une fusion éventuelle.

La plupart du temps, cela permet aux premiers investisseurs (ceux qui ont conçu l’opération) de s’en mettre plein les poches alors que les autres arrivent rarement à sauver leur mise. C’est pourquoi la presse financière considère les SPAC comme le « capital-investissement du pauvre ».

Pour le moment, on ignore si les promesses de financement vont se concrétiser puisqu’elles sont conditionnelles à un accord de fusion qui est toujours l’objet d’une enquête des autorités américaines.

Un espace de liberté : vraiment ?

Le nouveau réseau social promet d’offrir un espace de liberté en donnant « une voix à tout le monde », par opposition à la « tyrannie de Big Tech » accusé de museler le discours conservateur. Mais alors que Truth Social prétend encourager la liberté d’expression de tous les points de vue, sans discrimination, le site ne permet de voir aucune des réponses au seul message qu’y a publié Donald Trump, comme s’il s’agissait d’un simple haut-parleur de l’ancien président plutôt que d’une plateforme d’échanges.

On en revient à Orwell dont la source d’inspiration pour la société totalitaire décrite dans 1984était le régime stalinien de l’URSS. Le principal organe de propagande de l’époque était le quotidien Pravda, un mot russe qui signifie Vérité. Une autre tromperie.

The Daily Beast, 5 mars 2022:
https://www.thedailybeast.com/donald-trump-cant-stop-whining-about-his-failing-social-media-app-truth-socialInsider 6 mars 2022

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