À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International

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Mykola tys

Janvier 2022 : des soldats ukrainiens à Lviv, à environ 70 kilomètres de la frontière polonaise, se préparent à une situation d’urgence. Un mois plus tard, le 24 février, la Russie envahissait l’Ukraine.

Daniel Raunet

Le retrait des troupes russes de la ville de Kherson est sans aucun doute un revers majeur pour le Kremlin, mais on aurait tort à s’attendre à une débâcle rapide des envahisseurs, retranchés sur la rive orientale du fleuve Dniepr. Sur les autres fronts comme le Donetsk, l’armée russe s’enterre et les observateurs occidentaux prédisent peu de changements pour les mois à venir [1]. Le général Hiver sauvera-t-il Vladimir Vladimirovitch Poutine ? Faire geler les Ukrainiens sans électricité, paralyser l’Europe et surtout l’Allemagne sans gaz russe, le maître du Kremlin a dans sa manche des atouts réels qu’on ne saurait ignorer. Pourtant, les nuages s’accumulent …

Poutine a franchi le Rubicon

Le 25 septembre dernier, un faucon du régime se réjouissait de ce que Poutine ait désormais le dos au mur après avoir annexé les quatre régions méridionales de l’Ukraine. Igor Guirkine, officier du FSB et ancien ministre de la Défense de la soi-disant « République populaire du Donetsk » avait joué un rôle clef lors de l’annexion de la Crimée. Cet idéologue de la Nouvelle Russie se frotte les mains. « Cet acte nous fait franchir le Rubicon. Après cela il nous sera impossible de revenir en arrière. (…) Ou bien l’Ukraine capitule, ce qu’elle ne fera pas, ou bien la Russie entrera en guerre contre elle pour libérer de nouveaux territoires. Aucun accord diplomatique n’est possible. »[2]

Même son de cloche chez Margarita Simonian, rédactrice-en-chef de la chaîne de télévision RT et de l’agence d’information Rossia Segodnia, deux des principaux organes de propagande du Kremlin. « En déclarant la mobilisation et l’incorporation des territoires, nous avons brûlé les ponts. Nous ne pouvons plus reculer (…) Ou nous serons vainqueurs, ou nous disparaîtrons. »[3]

Une mobilisation chaotique

Les partisans du régime s’inquiètent de plus en plus ouvertement des carences de l’armée russe. En particulier des ratés de la campagne de mobilisation. Le 15 octobre, deux recrues du camp d’entraînement de Belgorod ont tué 11 militaires, dont leur commandant, et blessé 15 autres, avant de se faire abattre à leur tour. Sergueï Mironov, chef du parti « Spravedlivaya Rossiya— Za pravdu » (Russie juste – patriote — pour la vérité), une des formations politiques satellites du Kremlin, souligne que les assaillants étaient membres de l’ethnie tadjike, accusant l’armée d’enrôler n’importe qui pour faire monter les statistiques. « Il s’avère que les portes de l’armée sont grandes ouvertes aux visiteurs d’Asie centrale. (…) Peu importe ce qu’ils promettaient aux migrants qui acceptaient de se porter volontaires, les commissaires militaires savaient que ces gens n’étaient pas prêts à se sacrifier pour un pays qui leur était étranger. (…) Cependant, pour les fonctionnaires en uniforme, l’essentiel est de montrer des chiffres. Ce qui se passe ensuite ne les regarde pas. »[4]

Les recrues doivent souvent s’équiper elles-mêmes en gilet pare-balle, sac de couchage, victuailles et autres, l’armée ne leur fournissant pas le strict minimum. Un incident parmi d’autres, en République de Tchouvachie, dans la moyenne vallée de la Volga, 1800 mobilisés ont fait demi-tour début novembre pour exiger le paiement des 195 000 roubles (4200 dollars canadiens) promis à chacun par le président Poutine. Cette somme, destinée à subvenir aux besoins de leurs familles, n’avait pas été versée par les autorités locales.[5]

La grogne des mercenaires russes

On note sur le terrain, la présence de plus en plus importante des mercenaires du groupe Wagner, une société privée que le Kremlin utilise un petit peu partout, Syrie, Sahel, Congo, Ukraine… Ces mercenaires essaient de construire une ligne de fortifications sur le front du Donetsk, mais les autorités, selon eux, ont détourné les moyens vers le renforcement de Belgorod, la ville frontalière russe où sont entraînées les nouvelles recrues. Le patron de Wagner, l’oligarque Evgueni Prigojine, fulmine.

« La société est divisée en deux parties : ceux qui tentent délibérément de protéger le peuple russe d’éventuelles provocations de l’ennemi et d’autres, en règle générale, ce sont des représentants des autorités et des administrations des structures étatiques à différents niveaux qui s’opposent directement aux intérêts de la population. Ils peuvent être qualifiés d’ennemis-bureaucrates. »[6]

Qui peut faire tomber Poutine ?

Sûrement pas l’opposition démocratique ou une révolution, estime Vladimir Milov, un ancien haut fonctionnaire conseiller du leader démocratique emprisonné Alexeï Navalny. Co-auteur de « Putin, corruption » (2011) avec le leader démocratique assassiné Boris Nemtsov, Milov écrit de son exil lithuanien « Nous ne devons pas nous attendre à de grandes explosions de protestations visibles dans un avenir proche, car les gens ont très peur. Pensons à l’horrible année 2021, où la majeure partie de l’opposition organisée a été détruite. (…) Les gens regardent tout cela et se disent : “Si Navalny, Vladimir Kara-Murza, Ilya Yashin et d’autres opposants sont en prison, puis-je à moi seul m’opposer à ce système ?” » [7]

L’éventualité d’un coup d’État est également très peu probable selon le politologue Daniel Treisman, de l’Université de Californie, qui écrit ce mois-ci dans la revue Foreign Affairs[8] que le maître du Kremlin est bien protégé par des services qui se surveillent les uns les autres : le FSB, successeur du KGB soviétique, le GRU, service secret militaire qui a des antennes dans tous les bataillons, la Garde nationale et le FSO, Service fédéral de protection, véritable garde prétorienne du président. Si quelque chose doit se passer, ce sera plutôt une déliquescence interne du fait des revers miliaires et économiques, mais selon cet auteur Poutine semble indéboulonnable.

Et les sanctions occidentales  ?

Iran, Cuba, Corée du Nord, Venezuela, Iraq sous Saddam Hussein, Afghanistan des taliban, les sanctions contre les régimes autoritaires n’ont jamais réussi à faire tomber les dictateurs. L’opposant russe Vladimir Milov croit toutefois que le cas russe est différent. « Certains disent que si les sanctions n’ont pas arrêté Poutine en quelques mois, cela signifie qu’elles “ne fonctionnent pas”, ce qui est profondément faux. Nous devons nous calmer et ne pas être impatients. »[9]

Des sanctions qui font très mal à l’entourage de Poutine. « Si vous voulez parler de l’influence sur la nomenclatura, ses membres ont l’impression que la Russie a été complètement coupée du monde civilisé sur tous les fronts, personnellement, individuellement, financièrement, technologiquement, logistiquement et commercialement.

C’est un cas majeur de “démondialisation” d’un grand pays, d’une grande économie, qui ne s’est jamais produit dans cette ampleur. Lorsque des sanctions ont été introduites contre l’Iran, la Corée du Nord ou Cuba, ces pays n’étaient pas vraiment mondialisés ni intégrés et ne jouaient pas un rôle majeur dans l’économie mondiale. Mais la Russie l’était. Donc, cette déconnexion est un bouleversement très important pour tous ces gens. Ils avaient une carrière, ils ont construit leur réputation et leur richesse, et ensuite ils ont pu installer leurs familles en Occident. Tout cela est détruit maintenant. Ils sont tous piégés dans une sorte de camp de concentration sous la supervision du FSB, sans avenir. »

La fin du calvaire n’est donc pas pour demain. À Moscou et à Kyiv, l’hiver sera long.

[1] Courtney Kube, Carol E. Lee et Josh Lederman, « Some U.S. and Western officials think neither side can win and see winter as a shot at diplomacy in Ukraine-Russia war », NBCNews, 9 nov.2022

https://www.nbcnews.com/politics/national-security/ukraine-russia-war-winter-diplomacy-rcna56190

[2] Cité par Françoise Thom « La matrice autocratique en Russie : une fatale attraction », Desk Russie, Paris, 14 octobre 2022 https://desk-russie.eu/2022/10/14/la-matrice-autocratique.html

[3] Françoise Thom, op. cit.

[4] Sergueï Mironov  « Провалы в миграционной политике аукнулись в ходе мобилизации » (Les échecs de la politique migratoire se sont retournés contre eux lors de la mobilisation », cité dans « Russian offensive campaign assessment, October 18 », Institute for the Study of War,  Washington DC, USA https://www.understandingwar.org/sites/default/files/Russian%20Offensive%20Campaign%20Assessment%2C%20October%2018_0.pdf

[5] Govorit_NeMoskva, Проблемы у мобилизованных из Чувашии (Les problèmes des personnes mobilisées en Tchouvachie), Telegram, 2 novembre 2022, https://t.me/Govorit_NeMoskva/97 cité par Kateryna Stepanenko, Riley Bailey, Madison Williams, Yekaterina Klepanchuk, et Frederick W. Kagan,

« Russian offensive campaign assessment », 4 novembre 2022, Institute for the Study of War, Washington

https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment-november-4

[6] Evgueni Prigojine « Кепка Пригожина » (Le bonnet de Prigojine), Telegram, 22 octobre 2022 t.me/Prigozhin_hat/1861

[7] Vladimir Milov « Les sanctions sont très efficaces, elles sont un instrument d’attrition et d’épuisement de Poutine », Desk Russie, Paris, no. 43, novembre 2022  Vladimir Milov : « Les sanctions sont très efficaces, elle sont un instrument d’épuisement et d’attrition de Poutine » | Desk Russie (desk-russie.eu)

[8] Daniel Treisman « What could bring Putin down ? Regime collapse is more likely than a coup », Foreign Affairs, New York, 4 novembre 2022 https://www.foreignaffairs.com/ukraine/what-could-bring-putin-down

[9] Vladimir Milov, op.cit.

 

 

 

 

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