À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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La violence faite aux femmes est une des tares du monde moderne. En ce mois qui célèbre l’émancipation et les droits des femmes, on la voit pourtant sévir partout; incompréhensible, injustifiable, aussi impensable qu’omniprésente. Ici comme ailleurs — le Québec a déjà connu six féminicides depuis le début de l’année au moment d’écrire ces lignes —, cette violence repose sur une sorte d’atavisme tenant de la volonté de contrôle et de l’abus de pouvoir; comme si les pulsions de l’homme de Néandertal survivaient toujours en nos gènes. 12 000 ans d’évolution pour en arriver là ! Menfin … Le roman d’Anna Jansson semble donc développer ce même insupportable thème jusqu’à ce que …

Michel Bélair

Cette douloureuse histoire se déroule dans la banlieue d’une petite ville ordinaire, près d’un lac, dans l’arrière-pays suédois. En l’espace de quelques années, trois jeunes femmes y sont brusquement disparues pendant les célébrations entourant la nuit de la Saint-Jean. Pire encore, l’on n’a retrouvé le corps que d’une seule d’entre elles, ramené sur le rivage par les vagues.

Dès le départ, on apprend ces détails par l’entremise d’un policier, Kristoffer Brak, dont la vie s’est effondrée après la disparition de sa propre fille Véra, il y a cinq ans déjà. Certains le surnomment même « le policier fou » puisqu’il continue d’arpenter régulièrement les rives du lac en interrogeant tout le monde. Brak est persuadé que sa fille est là, tout près, et il s’est juré de poursuivre ses recherches jusqu’à ce qu’on retrouve ses restes.

Pour nous faire saisir la véritable couleur de l’endroit, la romancière nous fait ensuite découvrir le milieu dans lequel tout cela s’est déroulé et la narration passe aux mains d’une jeune femme installée là, près du lac, dans la maison qu’elle a héritée de sa grand-mère : Danielle Groth est dessinatrice et conceptrice de tissu. Elle trouve dans ce type d’environnement naturel peu fréquenté une source constante d’inspiration pour son travail. C’est avec elle, en alternance avec Kristoffer Brak, que l’on entrera peu à peu dans ce petit monde banal qu’on découvrira rempli de secrets et de mystères jalousement gardés, sans oublier la présence de quelques salauds au passage.

Étude de mœurs

Sous ses airs tranquilles, la petite communauté est une sorte de microcosme de la société moderne. On y retrouve des retraités plutôt mal en point dévastés par l’Alzheimer, l’alcool ou tout simplement l’ennui. L’ex-femme de Brak, par exemple, est une alcoolique finie; depuis la disparition de sa fille, l’ancienne infirmière enchaîne les dérives et le policier, par solidarité dans le malheur, doit régulièrement la sauver d’elle-même. Kristoffer n’a d’ailleurs tellement plus de répit depuis l’évènement qu’il est lui aussi en train de perdre les pédales; ses patrons le transfèrent bientôt de l’escouade des crimes majeurs à celle des « cold cases ». Et, en prime, ils le forcent à voir un psychologue.

Les rares jeunes hommes du coin sont des manipulateurs ou carrément des agresseurs à la seule exception du prétendant de Denise, Albert … qui est par contre archi-contrôlant au point d’installer un GPS sur le téléphone de sa conjointe parce qu’il s’inquiète pour elle. Comme « le policier fou » d’ailleurs qui la sent menacée puisque Denise a exactement le type physique des trois femmes disparues. Et lorsque Brak retrouve par hasard sur la plage le corps de la plus récente victime, Camilia, lesté de pierres dans un sac de jute, ses craintes augmenteront d’un cran.

C’est à ce moment que Jansson oriente le récit sur Denise. Alors que les amis de Véra et Camilia sont soumis à un interrogatoire serré qui met rapidement en relief leurs petites combines dégueulasses basées sur le chantage, on en apprend peu à peu un peu plus sur elle.

Solitaire et fragile, Denise a tendance à paniquer et se voit facilement en victime potentielle. Le lecteur comprend un peu mieux son état en apprenant qu’elle a perdu, alors qu’elle était enfant, une sœur jumelle assassinée par un homme violent. Et quand elle constate que sa chienne a été empoisonnée, elle se met lentement à perdre ses moyens et à frôler le délire paranoïaque.

Brak pendant ce temps poursuit son enquête en tentant de reconstruire la chronologie autour de la disparition de chacune des femmes en ré-interrogeant ceux qui étaient sur les lieux. On verra ainsi apparaître dans la liste un personnage dérangeant, un ancien prisonnier qui habite tout près de chez Denise. On apprendra aussi que l’ancien fiancé de Véra, Rasmus, est un être plutôt abject et que son comparse, le mari de Camilia à l’époque de sa disparition, a l’habitude de tourner des vidéos compromettantes sans demander l’avis des personnes concernées. Tout ce beau monde est là autour de la fragile Denise … jusqu’à ce que survienne un évènement mettant en relief un vertigineux trompe-l’œil. Qu’on vous laisse bien sûr la surprise de découvrir vous-mêmes.

L’écriture d’Anna Jansson tient presque du reportage ou de l’essai clinique : factuelle, froide presque, et tout à fait efficace. Ses personnages gagnent en profondeur et en relief à mesure que l’action se dessine de sorte que la surprise inattendue de la finale apparaît à la fois tout à fait plausible … et particulièrement étonnante.

On notera toutefois que le livre est traduit de l’anglais. Alors que le texte original est, bien sûr, écrit en suédois. Cela explique sans doute la part de flottement, l’impression de convenu ou encore de lenteur artificielle que l’on sent tout au long du livre; comme s’il manquait une couche de sens ou de vécu quelque part. Cela ne tient pas à la traductrice mais plutôt au « saut de langue » de la traduction; passer directement d’une langue à une autre implique déjà un certain « glissement» … et cela devient encore plus évident lorsqu’une troisième s’invite dans le décor. Les mordus de polars scandinaves savent ainsi que Ragnar Jonasson, un auteur islandais, a « changé de statut » au fil des années. D’abord « intéressant », il s’est imposé comme un écrivain remarquable quand son éditeur français a cessé d’utiliser la traduction anglaise de ses textes et choisi plutôt d’y aller directement à partir de sa langue maternelle. La différence est flagrante.

On peut penser que le livre d’Anna Jansson gagnerait en profondeur et en subtilité en suivant un parcours plus direct.

La disparue du lac Hjälmaren

Anna Jansson

Traduit de l’anglais par Danielle Charron

Guy Saint-Jean Éditeur, Laval 2024, 424 pages

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